Les mots du Psy

La réunion clinique ou… un temps d’accompagnement


Préambule : Le texte que je vous propose ici correspond à une perspective théorique de ce que devrait être une réunion clinique, de ce que l’on devrait y trouver dans l’Idéal, celui du plaisir de penser ensemble et d’aller de découvertes en découvertes.

 

Ni à Frédéric Sévène ni ailleurs, je n’ai rencontré cet Idéal mais sachez, chères lectrices et chers lecteurs que je ne renonce pas, j’y travaille, nous y travaillons chaque semaine…

 

La Prévention Spécialisée invite ses acteurs de terrain à intervenir dans un vaste champ où se croisent et se recroisent des personnes, des jeunes... « comme ils disent » mais pas seulement.

Des espoirs et désespoirs, désespérances et espérances, des âmes en peine, des histoires de vie, des drames, des envies, des regards en quête d’avenir tandis que d’autres détournent leurs yeux et scrutent leur passé, comme accrochés.

C’est dans ce théâtre de la rue que l’éducateur accomplit sa mission en marchant vers une rencontre hypothétique, improvisée, parfois attendue et peut-être espérée.

Mais dans ce contexte spécifique, l’acte peut aussi être de passage et inquiéter l'ordre public, un acte qui précède une pensée souvent en mal de repère et de cohérence….

Alors, si la Prévention Spécialisée offre un cadre où il fait bon marcher, il apparaît aussi nécessaire de pouvoir penser en équipe ces actes plus ou moins passagers, ces demandes et ces projets en voie de formulation et d’échanger autour de ces thèmes même si des résistances s’installent çà et là dans les récits partagés lors des réunions. L'anonymat, étendard de la Prévention Spécialisée (et des courageux des réseaux sociaux), s'immisce parfois dans ces échanges comme la garantie absolue et protectrice du destin du récit à venir. Il ravit alors la place de ce que je préfère quant à moi nommer l'intimité, une intimité du récit dans le sens où il restera dans les murs de l’institution et où sa confidentialité sera assurée.

En effet, faire de celle ou celui dont on parle un(e) anonyme, peut être une autre souffrance qui ajoute à la fragilité déjà présente de l'estime de soi. A suivre, à élucider, à discuter assurément...

Avant toute chose, il faut observer que l’éducateur spécialisé est un être un peu à part, pour certain marginal. S’il participe à la vie de la Cité, il n’y a pas la part active de celui qui fabrique du « sonnant et trébuchant » et ne participe pas ainsi à grossir le Produit Intérieur Brut du pays. Il est incalculable sans être pour autant imprévisible, sa rentabilité est ailleurs… Sa formation est une mosaïque d’apports théoriques, de stages mais aussi d'intuitions empruntées à la biographie de chacune et chacun, une juxtaposition de données entre le cœur et la raison parfois difficiles à lier entre elles qui complexifie la perception objective du sujet qu'il va rencontrer, ce temps passé avec l'énigme de l'Autre et auprès de qui il se destine à travailler. Et que dire encore de ce même éducateur qui évolue dans un espace qui ne propose comme cadre de travail qu’un extérieur aux contours incertains et qui l’invite à arpenter la rue, la même que chaque habitant emprunte au quotidien dans une perspective de « vivre ensemble », un slogan prometteur mais amputé de l'essentiel qui ne pourra exister que s'il est associé au désir...au désir de vivre ensemble.

L’intervention en Prévention Spécialisée suggère des situations souvent compliquées à penser et à gérer du fait même de « jouer à domicile », de la diversité des lieux, du temps anachronique qui rythme les rencontres confinées dans un temps souvent compressé (le fameux « vite fait ») et parfois de la précocité déroutante observées chez des très jeunes privés de rêverie enfantine et dont les comportements aux allures border-line, pensait-on, étaient plutôt la propriété des adultes.

Les temps changent, le rythme s’accélère, les humeurs aussi…

La complexité de ces rencontres se situe aussi dans le tissage si singulier des « liens de quartier » où l’abondance des interpellations improvisées côtoient l’absence de demandes plus concrètes et réfléchies chez un sujet en mal de mots pour exprimer son ressenti intime qu'il va confier alors à ces « passants de la rue » disons…à sa façon et qu'il faudra décrypter. C'est donc bien à un exercice aux apparences anodines et pourtant peu aisé que se livrent ces professionnels face à la complexe mission de la prévention que l’on pourrait traduire littéralement par : « arriver avant ».

Comment arriver avant que des comportements encore non structurés ne dominent un tableau clinique plus problématique en faisant symptômes et dans le même temps, comment ne pas être pris dans cette relation d'aide qui sollicite fortement les professionnels dans sa dimension contre-transférentielle où les affects convoqués fluctuent sur une large échelle émotionnelle allant d'une omnipotence réparatrice à une impatience agressive au regard des situations vécues à l'instant où chacun tend vers le plus de neutralité possible, autre traduction de l'ambitieuse bonne distance éducative.

C'est précisément au fil de ces inconforts et de ces questionnements dans cet espace-temps soutenu et validé par l’association que la réunion clinique a pris place, une place qu'il me plaît de définir simplement comme : un temps d’accompagnement.

Accompagner une équipe de Prévention Spécialisée, c’est avant tout marcher à ses côtés, être à son écoute, être attentif à ce qui est dit ou tu, c'est ramener à l’intérieur des murs par la confiance instaurée l’extérieur et son cortège d’affects. Ce transfert des contenus de la sphère privée sur la place publique (la réunion) se fait au rythme d'une parole partagée et respectée qui pourrait être entendue comme la symbolisation de ce qui a été agi afin de rendre intelligible, cohérente et légitime la position éducative prise en direct sur le terrain et désormais visible par tous.

C’est à partir de ce constat mais aussi de l’expérience acquise et de la singularité du travail de rue que l’humilité, le doute et la confiance sont devenus nos authentiques référentiels pour mieux saisir cette mission afin d’être au plus près de ce promeneur de la rue. Et c’est donc à cette marche quotidienne dans la Cité que la réflexion clinique a emboîté le pas.

Dans ce temps consacré à l’écoute du travail éducatif inscrit dans la réalité du terrain, on ne peut omettre que c’est aussi le moment de la rencontre avec la part intime du professionnel. Je fais référence ici à celle qui apparaît petit à petit au fil des récits énoncés et vient solliciter des affects refoulés qui pourtant ne demandent qu’à s’exprimer. Ceux-là même auxquels les Pink Floyd faisaient allusion dans leur album : « The dark side of the moon » (la face cachée de la lune) ou que les cinéphiles avertis auraient associé quant à eux au côté obscur de la force dans un désormais célèbre Star Wars !

Comme nous le savons, le travail de rue entraîne l’intervenant loin des limites palpables de son bureau et, dans le même mouvement, au plus près de son histoire intime qui l’accompagne, fait de lui ce qu'il est, une empreinte qui s’inscrit inéluctablement dans les liens établis. Pour illustrer cette dernière remarque, je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous cette pensée à la fois simple et non moins efficace : « quand on s'en va, on s'emmène ! ».

Et c'est bien de cela dont il s'agit...

C'est dans ce contexte si singulier que de telles rencontres lointaines maintenues dans un entre-deux trop privé pourraient très vite prendre les chemins de traverse et faire de cette rencontre le lieu de toutes les tentations et des excès (séduction, pouvoir, agressivité, copinage…) qui prendraient place dans un projet éducatif devenu à cet instant incertain et fragile. N'oublions pas que la relation d'aide est potentiellement maltraitante si elle enferme celle ou celui à qui elle s'adresse dans le désir de l'Autre.

Alors, l'invitation à évoquer ce « voyage en altérité » est suggérée, on parle, on prévient...

Si donner une place à la clinique dans le cadre de la Prévention Spécialisée c'est reconnaître la part de subjectivité de l'ensemble des acteurs impliqués, c’est aussi admettre que les données environnementales, conjoncturelles et sociales ne sont pas les seules sur la sellette pour appréhender certaines trajectoires de vie qui attirent l’attention et peuvent inquiéter. En effet, l’impatience, l'exigence teintée de contenus agressifs ou encore les consommations de psychotropes souvent présentes dans la rencontre ne peuvent être réduites à un simple effet de groupe d’adolescents désœuvrés en mal d’inspiration ou à une conjoncture peu encline à l'épanouissement des plus jeunes mais traduisent, à n’en pas douter, des souffrances originelles plus ou moins refoulées qui s’expriment sous ces formes malhabiles et qui doivent toutefois être prises en compte. A ce sujet, on retiendra que si les travailleurs sociaux sont au contact d'adolescents intranquilles, ils sont aussi de plus en plus exposés à des pathologies psychiatriques, faut-il le rappeler. Un constat évident en forme de travaux pratiques avec ce qu’écrivait G Canguilhem dans son ouvrage : « le normal et le pathologique ».

De plus, ces réunions hebdomadaires consacrées aux jeunes rencontrés au pied des immeubles ou lors de séjours organisés ont pour but de mieux penser les suivis récents ou en cours, elles envisagent aussi les éventuelles orientations vers les partenaires du champ sanitaire et/ou social avec qui, la prise en charge se poursuivra, s’il y a lieu. Comme nous le voyons ici, il s’agit donc d'interroger sa pratique dans sa globalité en appréhendant le sujet dans les excès de son « ici et maintenant » sans pour autant négliger son histoire de vie dans le souci de maintenir un suivi à l'endroit où beaucoup d'autres intervenants ont tourné les talons.

En d’autres termes : Être là.                    

L’ajout du regard de la clinique permet ainsi de prendre en compte des problématiques variées touchant notamment à la recherche d’une identité fragilisée par des assises narcissiques douloureuses, un cadre familial instable ou par un environnement social mal compris vécu souvent sur un mode persécuteur par le sujet lui-même où le sentiment voire la certitude de ne pas y avoir de place domine.

 

Le contenu des réunions ou des « variations sur le même thème ».

L’accompagnement tel qu’il est proposé consiste en premier lieu à réfléchir, à clarifier et à mieux comprendre des situations toutes différentes à partir d’éléments bio-psycho-sociaux les plus précis possibles. L’approche clinique, qui sollicite fortement les sens de l’observateur, permet d’ajouter une dimension au travail de rue en faisant une sorte d’inventaire du réel et, par cet acte intelligent et attentionné, de prendre en compte à la fois des données objectives recueillies mais aussi la partie cachée de l'iceberg c'est à dire, la subjectivité des personnes en présence toujours dans le souci avoué de donner un sens au suivi proposé.

Travailler sur les capacités d’observation telles qu'elles sont envisagées dans cette instance consiste ici à rendre l’« objet » visible c’est à dire le mettre à distance de soi en évitant le flou relationnel sans toutefois le perdre de vue. La parole partagée permet alors de s’ajuster symboliquement dans ces situations complexes qui n’apparaissaient pas comme telles de prime abord tout en préservant la sphère privée du professionnel. Un savant équilibre à trouver, une sorte de parole sur le fil...Le récit rapporté à distance des affects devient ainsi plus intelligible, son contenu s’organise au rythme de l’énoncé du narrateur et peut prendre parfois un sens tout autre que celui entendu dans le “feu de l’action”, un mouvement en forme de « pas de côté » que nécessitent ces rencontres et ce temps passé avec l'inconnu.

Ce travail de réflexion autour des récits entendus et pensés prend également appui sur différents concepts théorico-cliniques (sans visée diagnostic) qui peuvent parfois aider à reconsidérer une orientation à la prise en charge engagée à partir de moyens nouveaux tels que le relais par un collègue, l'orientation vers un partenaire, l’instauration nécessaire d’un temps de latence dans les liens établis, etc...etc... C’est dans ce mouvement que des éléments de dégagement peuvent alors émerger au moment où un désir de soins exacerbé pourrait prendre le pas sur une attitude éducative rationnelle. Une invitation ici à aborder la question de la préconisée « bonne distance » célébrée comme il se doit dans tous les bons manuels et dans toutes les « bonnes » formations. IRTS,... si tu m'entends !

Ce temps d’accompagnement peut également être perçu comme un lieu de découverte et d’apprentissage car il offre, par son interactivité et sa diversité, la possibilité d’acquérir de nouvelles connaissances dans différents domaines et renforcer ses capacités individuelles en ayant une meilleure lecture de sa mission par une stimulation intellectuelle et culturelle des savoirs de chacun des membres de l'équipe. Et sans oublier qu'il faut, le cas échéant, narcissiser, rassurer, encourager parfois cette équipe car, il faut bien l'avouer, la rue ne fait pas toujours de cadeaux.

Il va de soi qu’un tel travail ne peut se faire que dans un espace-temps dédié à cette approche, un lieu d’écoute paisible où la pratique qui est au cœur des débats fait l’objet d’échanges dans un temps long sans jugement des postures éducatives prises qui contrastent avec les demandes expresses dans un “ici et maintenant” où s’expriment souvent l’arrogance, l’exigence et l'ambivalence des sentiments de certains jeunes en proie au doute dont le salut semble être le recours à des réactions de prestances pas toujours adaptées dans un espace public délimité, bien connu d’eux et donc rassurant.

 

Afin d’être un peu plus concret, voici quelques exemples de thèmes qui peuvent être traités en réunion :

 

L’accueil et le suivi individuel ou en groupe des jeunes avec ou sans demandes précises formulées,

thèmes incontournables vous vous en doutez mais, pas que…

 

Le travail auprès des familles, essentiel, qui ne peut être le résultat d’une initiative personnelle, isolée voire intuitive. Un accent est d’ailleurs mis, lors de présentation de tels cas, sur l’extrême prudence qu'une telle démarche requiert. En effet, il est bon d’évaluer ensemble le bien-fondé de ces interventions si particulières où se côtoient dans le même mouvement la parentalité d’un côté et l’adolescence qui flambe de l’autre. Rencontrer une famille n’est pas un acte neutre. Il peut être porteur et être une valeur ajoutée au suivi mais il peut aussi être interprété comme une trahison par le jeune en conflit avec sa famille qui peut se sentir menacé ou encore comme une ingérence dans son espace intime lors d’une visite à domicile et entraîner une rupture des liens à l’endroit même où l’on voulait les intensifier.

 

L’urgence, notion associée aux nombreuses demandes et aux besoins à satisfaire de suite qui se manifestent dans le temps de l'Autre. C’est une position potentiellement inconfortable pouvant faire naître un sentiment d’impuissance voire de castration chez l’intervenant qui peut se sentir à cet instant-là instrumentalisé et démuni. Le travail clinique consiste ici à proposer une lecture autre que celle faite classiquement à savoir une défiance ou une volonté délibérée de nuire à l’éducateur désireux pourtant d'aider (premier ressenti désagréable qui s’impose) en faisant ce fameux pas de côté cité plus avant dans ce propos. Ainsi, cette même scène peut alors être interprétée comme un mécanisme de défense face au fantasme de soumission ou de passivité que peut contenir cet « aller-vers » trop intrusif où la relation privilégiée à l’adulte peut susciter de la méfiance, de la peur voire du rejet. Ainsi entendu, ce ressenti négatif du professionnel peut être géré autrement en donnant du sens aux affects convoqués par l'intimité de cet entre-deux sans créer de rupture au suivi voire en l'enrichissant de nouvelles données.

 

Le sentiment d’insécurité parfois présent sur le terrain en fonction de l'actualité du quartier peut inquiéter et fragiliser celle ou celui qui le vit. Ainsi, lorsqu’il est parlé paisiblement et identifié, ce sentiment à priori négatif peut devenir un authentique cadre au travail éducatif. Une limite sécure, un contenant psychique face aux excès de confiance potentiels qu'autorisent ce travail de rue.

 

Les séjours en groupe à venir ou réalisés font eux aussi l’objet d’études et de nombreuses discussions. Cette thématique a permis notamment de distinguer la dimension éducative de l’animation qui ont des ressemblances notables mais aussi d'importantes différences. Il est à noter d'ailleurs que cette confusion est souvent observée voire entretenue par les partenaires qui verraient bien en l'éducateur des qualités d’animation qui ne seraient pas pour leur déplaire !

Je voudrais ajouter que la diversité des thèmes abordés et leur complexité est aussi une façon originale voire quelque peu décalée de parler des termes du mandat de l’intervenant dans le sens où, ne l’oublions pas, ce sont bien des termes précis inhérents à la Protection de l' Enfance qui font office de cadre à la mission de chacune et chacun comme un contenant légal face à ce vaste champ d'intervention. S’interroger sur tous ces possibles, renforcer ses capacités intellectuelles, harmoniser un travail d’équipe en faisant de la singularité de chacun une richesse d’écoute et de partage, sont autant d’éléments qui améliorent l’accueil et le suivi des personnes rencontrées avec l’idée qu’il devient possible pour un instant “d’habiter” avec satisfaction son identité professionnelle sans craindre pour autant de rendre des comptes d’un travail accompli pourtant loin des regards indiscrets. C’est un cheminement qui se fait en mobilisant le potentiel des personnes présentes et en s’appuyant sur les regards croisés du groupe à partir d’une parole qui s’inscrit ici comme une règle incontournable dont chacun devient garant.

 

Statut et place du psychologue

Le statut du psychologue en tant que salarié de l’institution n’apparaît pas contradictoire à une telle pratique dans la mesure où le cadre de cette réunion hebdomadaire (la fiche de poste) est consacré exclusivement à l’étude clinique de suivis engagés pas plus d’ailleurs qu’il n’est une instance de prises de décisions institutionnelles. Ici, on n'analyse pas les affects, on les nomme. L'intimité inhérente à la relation éducative est présente, pas l'intime de même que la confidentialité des échanges est une règle reconnue. Le psychologue fait donc partie intégrante de l’équipe et même si son champ d’intervention est différent, il se situe à côté de l’éducateur… jamais au-dessus !

Il est également important de préciser que ce lieu n’a pas pour fonction d’être un exutoire aux manques et aux frustrations éventuelles des unes et des autres pas plus qu’il ne répond à une commande dissimulée de la direction en vue d’apaiser des esprits rebelles ou encore de canaliser l’agressivité supposée d’une équipe en colère. On ne se débarrasse pas de la parole, on ne la jette pas, on l’écoute, on la réceptionne et surtout, on la respecte.

Ce bref chapitre rappelle, si besoin était, que chacun dans une institution a un mandat inscrit dans une loi écrite, un référentiel qu’il est impératif de connaître, d'appliquer au plus près et de respecter afin de rendre possible et cohérente toute démarche entreprise qu’il s’agisse de l’équipe éducative, du personnel administratif, technique ou de direction. Le psychologue n’échappe pas à la règle, il a lui aussi son mandat et il doit le respecter !

                                           

Conclusion

Avant toute chose, je voulais souligner que cette volonté institutionnelle affichée de donner à la clinique une telle place est à la fois bienveillante et adaptée.

Pourquoi ?... Non seulement parce qu'elle prend en compte la part subjective de chacune et chacun mais aussi parce que cette même clinique répond à une préoccupation que les pouvoirs publics et les « anges bibliques de la recommandation » nomment la bonne conduite associée à son inséparable acolyte les bonnes pratiques aux accents infantilisants qui invitent à positionner les personnes suivies au cœur du dispositif et pour lesquelles les objectifs sont évalués et réajustés si nécessaire en vue de son mieux-être. C’est ce que nous faisons avec le contenu de cette réunion en satisfaisant à notre façon au cahier des charges et en participant d'une certaine façon à la rédaction du Compte Rendu de Mission par cette collecte visible et non anonyme des interventions réalisées.

Une volonté qui invite à tendre vers toujours plus d'attention à l'adresse du public rencontré qui est également vu dans sa subjectivité, c’est à dire au-delà des seuls comportements qu'il donne à voir. Une façon de prendre soin qui repose autant sur l'engagement éducatif visible sur le terrain que sur un engagement plus personnel entendu lors des réunions où la parole est reconnue par l'ensemble des acteurs de l'institution, qu'elle a une valeur certaine et qu'elle peut se déployer dans un espace de liberté démocratique appréciable.

Comme vous l'avez bien compris maintenant, il s’agit en premier lieu d'entendre cette intranquillité propre à ce temps de la vie qu'est l'adolescence en prenant soin de ces jeunes pour qui il n’est pas toujours évident de vivre, et dans le même temps de prendre soin de ces récits rapportés en vue de faire vivre, de la façon la plus opérante possible, le projet éducatif en cours.

L’esprit critique, les contradictions, les agacements parfois les silences qui font vivre ces réunions sont les bienvenus dans ce temps qui préserve la vie privée des intervenants et ne répond pas nécessairement aux sirènes de la consensualité. Fi de l’indifférence et des certitudes et bienvenue aux doutes qui sont notre substantifique moelle, notre véritable liant. Ici, être bon ou mauvais n’est pas d’actualité. Aucun smiley content ou pas content ne vient ponctuer une présentation de cas ou pire encore la mesurer car la question est d’Etre au plus près de cet Autre en difficulté en tenant compte de ce qu'il est et non pas de ce que l’on voudrait qu’il soit.

L’observation clinique interroge la fonction contenante de celui qui accueille et ainsi, par une relecture distanciée des vécus, l’éducateur apparaît plus enclin à mieux entendre les répétitions du passé présentent dans ces suivis qui font souffrir en proposant un accompagnement éthique et bienveillant. Une réponse à la confusion possible des sentiments devant l'énigme que représente cet Autre. Ainsi, elle aide à réfléchir ensemble et autrement en restant au plus près de ceux dont la difficulté de verbalisation est justement un point douloureux de leur existence. Car lorsque l’on travaille avec des personnes dont le langage plus corporel que symbolique rend étrangères à soi les émotions ressenties et valorisent l'acte, il apparaît nécessaire voire indispensable de les parler et de les penser afin de ne pas être nous aussi dans le passage à l’acte…éducatif !

Si ces déambulations quotidiennes conduisent à rencontrer ces corps oubliés au pied des immeubles, il s’agit aussi de les voir sans les juger mais en les surprenant par notre capacité à créer des liens de confiance et à accueillir ces manques non identifiés qu'ils tentent souvent de dissimuler par des réactions de prestances voire d'hasardeuses apparences. Alors, modestement et humblement, la mission des professionnels de Prévention Spécialisée pourrait être envisagée comme une sollicitation à entendre sa vie autrement et contribuer à des changements à partir des potentialités observées et valorisées en étant là, à ses côtés, en l'aidant par une réappropriation de sa parole et de ses actes. Lui permettre enfin d’aller vers un ailleurs créateur d’avenir, de projets et de nouveaux plaisirs.

Car, selon moi, « être là » est le véritable « aller vers ». Plus immobile, plus sobre, plus vrai et surtout moins intrusif. Une posture somme toute un peu désuète dans une société dite moderne qui s'assimile au mouvement permanent comme pour se rassurer face à la crainte de l'effondrement. Alors on bouge, on va, on s'agite.

Mais ça, c'est un autre sujet que je confie à vos pensées aiguisées...

 

Sollicitude, bienveillance, empathie, compassion, éthique...rien n'est inné, tout peut être acquis. Un possible non menaçant que l'institution autorise et favorise en permettant à ce temps d'exister.

 

Je terminerai ce bref écrit avec R. Barthes qui disait ceci : « Institutionnaliser quelque chose, c'est structurer un espace pour permettre à la temporalité de se déployer ».

Enfin du temps long où l’on pourra envisager sereinement ce fameux « y a plus cas…clinique »…

 

Olivier Wagner, Psychologue Clinicien, Psychothérapeute.

Association Frédéric Sévène.

Mai 2022

                                                                                  

 

 


« Retours vers... le plus que présent » ou The Virtual Clinic Wall*


Le virus nous regarde pendant que nous nous regardons par écrans interposés...   

Il s’est installé dans un premier temps comme un hôte non identifié dans des contrées lointaines, il y a une année, inoffensif en apparence puis très vite il s’est imposé et a pris une allure douteuse.

Suivant les chemins de la mondialisation, il a emprunté comme chacun et tranquillement ces nouvelles routes non pas de la soie mais de l’ « entre-soi » des pays riches et émergents par différents moyens de locomotion et est arrivé jusqu’à nous sans être trop inquiété malgré son absence de passeport. Il s’est nourri de nous, nous a isolé puis, rapidement, il a fait son lit dans nos doutes, nos peurs, nos colères et surtout, nos ignorances.

Il est aujourd’hui une véritable star des médias et un enseignant infatigable de nos vies ne se privant pas de mettre l’accent sur la vulnérabilité que contient l'utopique «faire société» tout en interpellant le politique dans sa quête de pouvoir et de certitudes.

Le néo-libéralisme, aujourd’hui bien installé dans le maillage de nos vies, qui prône la technocratie et les neurosciences dans un souci plus ou moins dissimulé de réduire l’Être à la performance, frissonne enfin mais sans toutefois fléchir tout à fait devant la situation pandémique qui pourrait bien redonner toutes ses lettres de noblesse à l’éthique, au sens premier de l’existence.

 

C’est ainsi que le pouvoir médical, du haut de ses fragiles connaissances, est descendu de son piédestal avec une humilité enfin avouée par la plupart de ses représentants pendant que d’autres s’accrochaient encore à leurs ambitions et leurs arrogances affichées qui interrogent la sincérité de leur dévouement à autrui et doivent faire frémir Hippocrate et son serment.

Et soudain, la science est devenue incertaine, retenue, prudente, falsifiable à l’instant où chacun interrogeait ces mêmes esprits scientifiques dans une attente fébrile non satisfaite. Elle s’est trouvée ainsi reléguée au rang de panser pendant que chacun tentait de penser avec inquiétude un présent effeuillé de son inséparable acolyte... le futur. Ils redevenaient des gens parmi les autres.

Dans le même temps, et bien que désargentée voire négligée, la Recherche, par son approche dynamique où doutes et connaissances se côtoient habilement, tentait de répondre au mieux à toutes ces questions pressantes et trouvait enfin la place qu’elle mérite. C’est à elle que l’on s’en remet aujourd'hui encore...

Discordance des temps, rencontres improbables entre points de vues économiques, politiques et scientifiques, les avis fusaient de toute part rythmant ainsi nos matinées radiophoniques ou télévisées sur des chaînes d’infos en continue dans un mouvement frénétique, bien orchestré et, disons le, quelque peu voyeuriste.

Les morts s’égrenaient dans un décompte étrange, leur monument funéraire se résumait à un bandeau qui défilait sur le bas de l’écran, une rue puis un quartier puis un village entier venait de  disparaître de la carte.

 

Et soudain, c'est le temps de l'ordre sanitaire... confinement.

Avec lui, on change de forfait. De l'illimité, comme nouveau curseur temporel et illusoire de nos vies, on revient au bon vieux forfait limité d'antan avec lequel il va falloir composer dans ces retrouvailles forcées et quitter un confinement bien connu de tous, celui de l'Avoir sur l'Etre...

Le temps des excès, des besoins à satisfaire déclinés dans un langage saturé de «gavé», «trop», ou de l'incontournable «j'ai tout donné» se conjugue enfin avec modération.

Alors, donnons tout oui, mais à l'humilité et à la nuance comme les curseurs d'une vie à venir.

C'est ainsi que nous avons regagné nos pénates sur des injonctions présidentielles graves et monocordes, nous avons fait des provisions parfois absurdes dictées par des angoisses plus ou moins enfouies, nous avons allumé nos ordis, rempli des attestations et bien sûr, fait chauffer les réseaux sociaux.

Enfin, nous avons mesuré le périmètre « promenable » autour de nous comme le faisaient certains peuples primitifs qui cantonnaient leurs existences à un espace connu et délimité sur recommandations des Sages car, au-delà de la montagne sacrée ou d’inquiétantes étendues environnantes, les esprits malins rôdaient…

Nos mouvements et déplacements se sont donc réduits  à des portions congrues, l’activité économique était interrompue mais très vite soutenue par l’entrée en scène de la Corne d'Abondance que l'on croyait tarie sous les traits du désormais célèbre «quoi qu'il en coûte» signifiant dans le même temps le retour de l'état providence en anticipation à nos manques à venir.

Et pendant ce temps incertain, la nature poursuivait sa marche en avant sereinement et prenait place là où elle avait été remerciée par une ère industrielle un peu trop conquérante. Sous un ciel à nouveau limpide, des drones nous faisaient découvrir des villes portées disparues sous une inquiétante pollution tandis que les citadins de ces mêmes villes découvraient, eux, un ciel immaculé ou, la nuit tombée, le Pierrot Lunaire au dessus de leurs têtes !

 

C’est donc dans ce ballet improvisé que les chasseurs/cueilleurs sont rentrés chez eux.

Homo Erectus devenu Sapiens s’est replié douloureusement sur lui dans l’attente d’être rassuré et déconfiné ! 

Edgar Morin ajoutera le terme d’Homo Demens, qualificatif osé mais tellement adapté aux comportements isolés de certains et à ceux d’une collectivité parfois absurde marquée par un individualisme de plus en plus pesant.

 

Un «aller vers» que nous avions entendu dans un précédent écrit comme LE mot d'ordre incontournable de la prévention spécialisée et qui devenait un véritable « retour vers » le domicile !

 

C'est ainsi que nous nous sommes assis, quasi figés et que nous avons accompli cet « aller vers inversé » vers des liens obligés par écrans interposés où des mosaïques de visages tentaient de restituer tant bien que mal cette nouvelle configuration d'équipe distanciée, l’illusion d'être ensemble dans un présent mal identifié.

Il en a été ainsi pour ma mission de clinicien qui s'est poursuivie dans ce nouveau format auprès d'une équipe éducative que j'ai retrouvée (et retrouve encore) chaque semaine et qui s'est engagée sans retenue. Présents et pourtant lointains, à nous de jongler désormais avec de nouvelles unités de lieux, de temps et des affects qui vivent en direct l'épreuve de la dissonance possible.

Le bateau tangue mais ne coule pas, les retrouvailles hebdomadaires sont par moment teintées de lassitude qui ne vient toutefois pas à bout de l'engagement sans faille de l'ensemble de l'équipe.

 

Enfin, un « aller vers » un peu particulier, certes, mais éclairant sur la confiance accordée à cette équipe et à votre serviteur par le Directeur de l'Association qui a favorisé et permis

l'accomplissement de ce travail sans aucune ingérence ni surveillance des salariés. Une confiance et une bienveillance qui n'ont pas fléchi depuis un an déjà, se poursuit au moment de ces quelques lignes et met à jour des liens qui, je le souhaite, perdureront et apporteront toute la quiétude et le liant nécessaires à ces missions éducatives souvent complexes dès nos libertés retrouvées.

 

Mais qu'en est-il de ce télétravail, de ces visios, de ces relations en distancielle dont le terme désormais consacré ressemble plus à un oxymore qu'à un projet de vie !

Un mot très rapide à ce sujet : il a été demandé par les autorités en place et par bon nombre de médias (plus ou moins légitimes) que chacun respecte la « distanciation sociale ». Que nenni, aberration absolue, contre-sens total alors que le destin funeste du virus et de sa propagation se contentent d'une simple mais efficace « distanciation physique ». Maladresse, signifiant mal choisi qui mettrait en péril, dans son application stricto sensu, l' Humain fait de cette dimension sociale contenue intrinsèquement dans l’ADN de notre identité car, faut-il le rappeler, l'homme n'est pas auto-suffisant narcissiquement et se nourrit dans le regard de l'Autre.

 

Revenons à nos moutons ou plutôt...à nos écrans.

 

Les réunions en visio ont, me semble-t-il, donné une intensité particulière au temps présent que j’ai pris la liberté de baptiser le « plus que présent ». Il est là et se manifeste parfois de façon très simple, d'autres fois plus insidieusement, plus intensément. C'est ce que nous allons essayer de voir.

 

Il a pris place dans nos foyers tapissés de nos écrans et a donné un rythme singulier à notre intimité lors des appels sonores émis par nos ordinateurs ou nos téléphones signifiant le début de la réunion.

Le signal du temps a surgi, un peu comme le lapin blanc muni de son réveil que Alice va suivre aveuglément jusqu’à lui faire quitter la réalité en franchissant le miroir dans, vous l'avez bien sûr deviné : « Alice au pays des merveilles ».

Ce temps présent est pour nous aussi un franchissement, la rencontre avec une autre réalité qui a abrasé les lieux témoins de nos réunions passées, mis en suspend les liens physiques et le café fumant qui accompagnait des pauses dédiées au «off», proposé une dialectique appauvrie de toute considération philosophique et humanisante.

Une réalité derrière des miroirs connectés qui se décline maintenant sous les formats Team's, Skype, Zoom et autres supports en donnant parfois une allure de miroir déformant à ces réunions lors de connections instables illustrées par des flous, des phrases interrompues, des visages figés et sans parole un peu comme des captures de nous qui nous invitent à voir ce que nous pouvons être aussi. Imparfaits, arrêtés, absents malgré les apparences...

La possibilité d'une vie en quête de fluidité dans ces mises en scène hebdomadaires et ces arrêts sur image qui mobilisent alors nos capacités adaptatives comme des conditions indispensables pour saisir et vivre au mieux ces instants troublés qui alimentent une partie de notre quotidien.

 

La singularité de ce temps hypertrophié contraignant est que ces échanges virtuels suggèrent l'efficacité, le rendement et renforcent l'immédiateté de nos existences.

 

En effet, le télétravail dans sa configuration actuelle, met à jour un aspect qui n'est pas sans conséquence sur nos fatigues ressenties, notre lassitude et nos équilibres psychiques.

Car, avec ce nouvel objet médian, il s'agit bien là d'une invitation à la performance contenue dans ce temps augmenté (référence à l'homme augmenté) qui sollicite chacun dans ses capacités d'attention, de concentration lors des échanges qui imposent une exactitude des propos et donc, de l'exigence.

Le cognitif l'emporte désormais sur l'affect. Privé de la dimension non verbale du discours, le locuteur est alors sous les regards croisés des participants, il est mis en demeure d'être à la fois précis et concis s'il ne veut pas perdre l'attention de ses auditeurs et conserver à leurs yeux une certaine crédibilité.

Quant à la place donnée à la dimension séductrice et subjective du récit, elle restera elle aussi confinée dans ce nouveau cadre strict et sans concession dédié à chaque intervenant.

Enfin, on peut observer qu'il y a avec ce support un réajustement obligé des places des participants  par une technologie imposée qui fait avorter de fait toutes velléités de hiérarchiser l'espace par des places attitrées rassurantes ou stratégiques dans un souci de confort personnel qui ne peut plus s’exercer en visio. A chacun une case et, c'est parti...

C'est pour toutes ces raisons aussi que le télétravail peut être vécu comme un support éprouvant dans la mesure où il sollicite des zones du cerveau hyper stimulées qui font d'ailleurs le bonheur des chercheurs en neurosciences soucieux de les localiser et, peut-être, de trouver enfin le Graal des temps modernes, les secrets du cognitif.

 

Faisant fi de cette conquête du Graal, et à propos du présent, Jean d' Ormesson écrivait: « le présent est un filet invisible sans odeur et sans masque qui nous enveloppe de partout. Il n'a ni apparence ni existence et nous n'en sortons jamais. Nous en sommes prisonniers ».

 

Un des effets observés de ce dispositif dans notre clinique hebdomadaire est que les situations individuelles abordées lors de ces réunions « made in Covid » prennent de plus en plus la forme de pensées généralistes et d'observations plus globales de la vie dans les quartiers.

A ce sujet, de nouvelles demandes se sont récemment manifestées, non pas celles formulées par les jeunes rencontrés comme on pourrait le penser mais, plus inattendues, par des tutelles inquiètes qui interpellent les acteurs de terrain sous forme de questionnaires en quête de réponses éducatives face aux rixes entre bandes rivales. Mais voilà, une fois de plus, c'est une réponse simple, rapide et précise qui est demandée face à des phénomènes actuels que les sociologues observent depuis la nuit des temps et qui ne peuvent être élaborés qu'au fil d'une pensée complexe tant ce qui se passe est multifactoriel.

S'il s'agit de formuler une réponse prudente et nuancée alors, elle prend le risque d'être non recevable, inutile voire insolente. Observation transposable dans moult strates de notre société...

 

Si ce télétravail peut être envisagé comme un « booster » du temps présent ou encore devenir un véritable terrain de jeu pour les aficionados du cognitif fondant sur nos méninges confinées, il peut aussi être analysé sous un autre angle que j'ai cru percevoir au cours de mon travail hebdomadaire réalisé avec l'équipe éducative de Talence mais également avec d’autres équipes que j'accompagne.

En effet, il me semble que ces réunions en visio fonctionnent un peu comme un exhausteur de goût ou encore comme un bain révélateur, celui que l'on utilisait dans le développement des photos argentiques.

L'épreuve est en apparence d’un blanc immaculé jusqu'au moment où le photographe va la tremper dans le bac révélateur et fera apparaître la photo qui existait déjà mais non encore visible à l'oeil nu.

C'est exactement à cela que je fais allusion en voyant apparaître ce mur d'images sur mon écran encore neutre qui pourrait symboliser ce bain révélateur de la nature des liens d'avant. Mais, quid de cette métaphore ?

Sans doute que si ces liens existaient déjà, si les personnes faisaient équipe et étaient authentiques dans leurs engagements sur le terrain, c'est tout ceci que l'on retrouve chaque semaine. Le dispositif est en place, tous les participants sont ponctuels au rendez-vous, le matériel et les réglages sont opérationnels, pas de faux fuyants, la visio peut commencer.

Et c'est le cas avec l'ensemble de cette équipe, un ressenti agréable qui rend supportable ce qui pourrait ne pas l'être. C'est important pour moi de partager cela avec vous.

Je passerai rapidement sur un autre franchissement, celui des frontières entre dedans et dehors, entre vie professionnelle et privée, un voyage imposé auprès de nos intimités pour partie révélées par un intra-muros qui met à jour des arrières plans personnalisés tels que le comptoir bien rangé...ou pas... de la cuisine décor de la vidéo, un extérieur boisé donnant des envies d'évasion voire de légitimes jalousies, une bibliothèque, des photos ou gravures énigmatiques, et parfois, un chat qui passe sans se soucier de ce qui fait pour un instant son heure de gloire, son télé à chat !

 

Si ce dispositif imparfait a tout de même le mérite d'exister et a permis que nous poursuivions nos réunions, je ne résiste pas à l'envie de partager avec vous une trouvaille bien dans l’air du temps que j'ai faite récemment (un peu sidéré je dois dire). J'ai lu qu'une firme de cosmétiques s'était acoquinée avec un site pour proposer aux utilisatrices du télétravail un maquillage virtuel, une sorte de filtre qui donne l'illusion instantanément d'être prête et parfaite pour affronter à la fois son image et les regards croisés des participants . Une apparition à la Lady Gaga en trompe-l'oeil avec la mise en demeure tout de même d'être plus Lady que Gaga!

Il n'en n'est rien de ces pratiques dans nos réunions, je vous rassure.

Bon, pardonnez-moi cette petite « gagatisation » cosmétique mais avec toutes les frustrations que je vis, je n'ai plus de filtre moi non plus !!!

Assurément, un confinement qui nous offre aussi quelques distractions...

 

Je voudrais terminer cet écrit déjà bien long en élargissant cette réflexion sur le travail en visio en levant la tête de mon écran et en regardant vers les étoiles.

Un point de vue assurément moins technique, presque poétique et, si j'osais, un peu plus métaphysique dans son intention de relier intimement nos destins communs au mouvement permanent qui nous anime à l'instant où le confinement nous suggère une posture contre nature, l'immobilité.

Car si le mouvement c'est la vie, l'après mais aussi la grâce, qu'en est-t-il de cette immobilité ?...

Et pour illustrer cela, qui mieux que Nicoletta qui chantait : « Ma vie est un manège ». Explication...

Si, comme nous l'avons vu, nous sommes assignés à résidence derrière nos écrans dans un temps augmenté, limités dans nos déplacements par le couvre-feu, il n'en demeure pas moins que le théâtre de nos existences mêmes confinées se joue dans un mouvement perpétuel et qui s'affranchit avec aisance de ce nouvel ordre sanitaire. Sauf, peut-être, en bons latins que nous sommes, de nos mouvements...d'humeur !

En effet, et pour rappel, nous, terriens, avons longtemps pensé que la terre était le centre de l'univers, qu'elle trônait immobile et que tout tournait autour d'elle, de nos égos en somme.

Jusqu'à ce qu’un certain Copernic puis Galilée passent par là, révolutionnent l'ordre établi avec leur théorie de l'héliocentrisme, bousculent la voûte céleste dont la religion s'était emparée et...patatras !

Après eux, la science n'a cessé d'évoluer nous apprenant avec précision que nous vivons dans un espace dynamique constant mis en lumière par des découvertes de la physique telles que la théorie de la relativité puis la physique quantique et plus récemment, la cosmographie qui nous révèle l'existence de galaxies infinies dont celle de notre système solaire qui a une vitesse de rotation de 630 kms à la seconde.

En résumé : la terre tourne sur son axe tout en tournant autour du soleil pris lui-même dans un mouvement permanent...etc..etc...

C'est un peu comme si nous étions installés sur un manège à plusieurs rotations quand soudain l'animateur ordonne à ses passagers l'immobilité immédiate. Un véritable parc d'attraction terrestre !

 

Et c'est sur ce même manège où il n'a pourtant pas été convié, que le virus a pris place lui aussi ajoutant un autre mouvement, celui des « mouvements de masse ». Une invitation faite à chacune et chacun sans distinction à monter massivement sur un nouveau manège, celui de la prévention et de la vaccination afin d'assurer la pérennité voire la survie du groupe, du « vivre ensemble » dont, il faut espérer, nous prendrons enfin conscience.

Une sorte de « virus inclusif » oserais-je dire...

 

Alors, lorsque l'on est stoppé net dans nos élans, lorsque notre libre circulation se réduit dans le temps et dans l'espace, lorsque l'on intègre ce bal masqué sans orchestre, comment ne pas ressentir un léger mal-être, un vacillement, un ressenti désagréable qui ne serait peut être pas dû uniquement à la seule injonction gouvernementale jugée trop injuste mais à un autre vertige. Cette immobilité tourbillonnante, ce polaroïd de nos vies, que nous révèlent-ils de notre condition, de notre arrogance devant la nature, de notre individualisme assuré, de nos consommations excessives comme des confinements avérés qui rythment déjà nos vies depuis belle lurette ?

Vaste question qui suggère déjà un regard sur un avenir espéré, un prochain texte peut-être ?...

 

Mais aujourd'hui, que nous reste-il vraiment pour faire le pas de côté nécessaire afin de donner un sens à nos existences, au sentiment de liberté retrouvée ?...

Peut-être des confinements libérateurs tels que la lecture, le rêve, l'imaginaire ?...

 

 « lire, c'est pouvoir vivre mille vies » écrivait Umberto Eco.

 

Car chacune de ces invitations possède cette vertu de nous transporter loin et sans autorisation à signer, de nous proposer des voyages intergalactiques flamboyants ou parfois des randonnées plus hasardeuses au fil de nos pensées dans les ruelles sombres et escarpées de notre refoulement, emprunter des voies sans issue ou des voix détonantes de l’inconscient.

Ainsi, on peut danser à la cour de Versailles ou virevolter sur un tapis volant, être un autre, plus rien ne peut nous empêcher d'accomplir cet « aller vers » sans frontière et de franchir les murs les plus épais de nos inquiétudes.

 

Tous confinés à réfléchir à notre vulnérabilité collective, à notre individualité déplacée, ou attendre incrédules des solutions miracles pendant que la nature poursuit sa route tranquillement en nous rappelant que l'homme n'est pas et ne sera jamais le centre de l'univers.

 

Einstein in Sa vie, Son œuvre écrivait: « la nature cache ses secrets par sa supériorité intrinsèque, mais non par ruse ».

 

...La nature nous regarde pendant que nous nous regardons par inquiétudes interposées.

                                                    

Olivier Wagner, Psychologue Clinicien, Psychothérapeute.

Association Frédéric Sévène.

Avril 2021

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Mur Clinique Virtuel


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