Les mots du Psy

Le pas de côté


 

 

  Ma dernière danse en Prévention Spécialisée... « le pas de côté ».

  Vingt-cinq ans déjà

          

 Avertissement

 

 

Le texte que je propose à vos regards acérés n'a pas été écrit par une Intelligence Artificielle, celle qui s'invite désormais dans nos vies comme une promesse sans limite de facilité, de rapidité, d'efficacité mais aussi promesse de perversions, de falsifications et de paranoïa à venir.

Celle-là même porteuse d'un talon d'Achille car dépourvue de créativité, démunie devant la nuance, et plus encore, devant ce qui fait de l'Homme sa singularité à savoir, l'ambivalence des sentiments. Des limites qui ici, drapent l’humain d'une protection face à d'ambitieuses technologiques.

Mais pas d’inquiétude, ce texte a tout de même été écrit par une I.A, la mienne, une « Intelligence A ...peu près ».

Et côté doutes et ambivalences, soyez assuré(e)s chères lectrices et lecteurs, elle en est pourvue !

 

Ce que vous vous apprêtez à lire est un peu long mais c'est en lien avec un bien vaste sujet à traiter et avec mon Surmoi qui s’est enfin émancipé et m’a autorisé quelques excès. Et puis, comme ce récit ne s'adresse pas à des ados, j'imagine qu'à vos âges pleins de maturité, vous devriez symboliser vos pulsions motrices et aller au bout, sauf si l'ado qui est en vous rôde encore...

 

Autre avertissement : bien qu'aux portes de la retraite mais néanmoins toujours à la page (enfin, j'essaie...), j'ai fait appel à la neutralité ambiante et notamment au pronom « yel » pour me venir en aide afin de simplifier mon écriture. Ainsi, le choix d'utiliser le terme « éduc » ne doit pas être entendu comme une négligence et encore moins comme une tentative de diminuer celles et ceux qui m'ont tenu compagnie durant toutes ces années. Il est mon yel occasionnel pour éviter d'écrire « éducatrices, éducateurs », terme souvent répété, sans compter les conjugaisons doubles qui vont avec. Quant à la Prévention Spécialisée, nous l'appellerons la Prévention ou PS... 

                                                     

 

 

                                                          

                                                                INTRODUCTION

 

 

 

A cet instant précis de la page blanche, je me retrouve devant un défi, une véritable épreuve à accomplir, un peu comme ces Dieux du stade qui ont fait de Talence le temple international du décathlon.

En effet, résumer en quelques lignes ces années à accompagner des équipes éducatives apparaît plus comme une des dix épreuves à accomplir (voire les dix réunies) que comme une possibilité raisonnable. Et pourtant, je n'ai pas le choix alors, je me lance...

 

Pour franchir ces dites épreuves, j'ai choisi de rester dans le « challenge » en m'adossant sur la métaphore de l'Odyssée que j'avais déjà eu l'occasion d'aborder de façon informelle et que je vais tenter de formaliser un peu plus maintenant pour développer ce récit.

 

Vingt-cinq ans déjà. Vingt-cinq ans passés à vos côtés, à me promener dans les pas de vos récits, à découvrir, à apprendre, à errer avec vous.

Un temps long qui me donne une petite légitimité pour écrire sur ce sujet complexe mais sans l'assurance de ne pas me tromper, cela va de soi. Un engagement personnel, rien de plus.

 

L'Odyssée, c'est une traversée, un récit de voyage relatant l'histoire d'un homme qui va de la guerre à la paix, de la haine à l'amour, du chaos à l'harmonie, de l'exil au retour chez lui, de la vie mauvaise à la vie meilleure. C'est donc bien un mouvement qui s'opère dans la perspective d'un changement d'état au rythme d’épreuves, celles-là même qu’Ulysse accomplit dans un temps long et porté par des lendemains incertains. C’est un récit mythologique qui fait voyager l'imaginaire, mais pas seulement...

 

Plus près de nous, l'Odyssée de la Prévention Spécialisée nous mènera à la rencontre du travail de rue à travers une lecture clinique des projets éducatifs, des séjours, du partenariat, de la question adolescente mais aussi au plus près de ce qui ne se voit pas, ce qui pourrait être le cœur de la Prévention. Une dimension cachée commune à tous les Hommes qui explique pour partie qu'elle dure depuis tout ce temps, invariable, alors que tout bouge autour.

 

Cette référence à cette longue traversée mythologique peut aussi être appréhendée par le regard décalé de la psychologie comme la métaphore d'un voyage intérieur, une authentique traversée de soi à la découverte de soi qui préfigure un voyage en altérité. C'est ce qui s'est passé, c'est comme ça que j’ai entendu le travail des éducs lors des réunions. Plus précisément, c’est ce que je pense avoir compris depuis ma place de clinicien.

Une Odyssée en Prévention Spécialisée, c'est à la fois côtoyer les concepts théoriques qui évoluent sans cesse dans un souci de modernité dont certains font soudain autorité, des équipes éducatives et des directions qui vont et viennent comme une « valse d'hésitations », des conseils d'administration qui font grand bruit ou grand silence et soutiennent la plupart du temps les projets à venir, des partenaires pleins de bienveillance et de résistances mêlées, le Département qui encourage, ordonne parfois à coup de slogans et surveille tout ce petit monde, les schémas départementaux qui se succèdent, la politique de la ville qui s'impatiente...

Comme vous pouvez le constater, un véritable engrenage où règne en maître le mouvement.

Mais prenons gare car, nous le savons tous, plus on s'agite et plus on s'enfonce !

 

Sur le terrain, cette Odyssée c'est l'accompagnement de ces Autres d'en bas croisés au fil d'une apparente « errance éducative » pourtant pensée en amont ; le travail de rue, c'est une traversée des lieux, du temps et des âmes dans des rencontres aléatoires ou programmées, improbables, parfois bruyantes ou silencieuses, souvent « à suivre »...

Contrairement aux apparences, la rue où se déroule ce travail n'est pas qu'un enchevêtrement de constructions, de halls et de barres d'immeubles ou de chemins de traverses, c’est également un espace philosophique, celui que Socrate aimait parcourir en faisant descendre la philosophie du ciel dans la ville. Car déjà, à ces époques antiques, la marche alimentait les pensées et leurs effusions.

Les éducs, je les ai toujours perçus comme d'étranges marcheurs, des flâneurs qui prennent leur temps dans une modernité en quête d'immédiateté, des « faiseurs de pas » quelque peu décalés qui interrogent tous ceux qui les voient depuis leurs balcons ou depuis le perron de leurs institutions.

Mais une énigme demeure dans ce temps qui passe. Pourquoi ces « voyeurs » interrogent-ils inlassablement ces missions de Prévention pourtant bien définies et maintes fois partagées lors de réunions, celles d’être dans l’anticipation et d'arriver avant le temps des excès et des ruptures. J'ai bien ma petite idée sur le sujet mais, plus tard peut-être...

 

D'un point de vue théorique, la Prévention Spécialisée, telle que je l'ai vécue et cru comprendre durant toutes ces années, n'est pas une science qui tendrait vers toujours plus de spécialisation avec le risque d'être au final excluante mais plutôt une discipline qui invite à repenser la personne à partir de ce qu'elle est, de ce qu'elle nous donne à voir. Et lorsque c'est le cas, c'est un rendez-vous à ne pas manquer qu'elle nous propose et il faut être là dans sa temporalité et sa fragilité.

C'est aussi pour cela que la psychologie s'est invitée dans ce dispositif afin d'accompagner au mieux cette subjectivité qui fait de nous des êtres singuliers mus par les doutes, les résistances et de menaçantes certitudes qu'il est souhaitable d'interroger et d'envisager comme des apports à ces missions à venir.

 

Afin de réaliser au mieux ce long voyage, il a fallu s'y préparer en emportant dans sa valise que l'essentiel, le reste on le trouvera sur place.

 

                                                                   

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Cette Odyssée en Prévention Spécialisée s’est avérée très vite indissociable des eaux tumultueuses et troubles du fleuve « société » sur lesquelles elle vogue chaque jour et que l'on ne peut ignorer si l’on veut contextualiser ce propos afin de mieux en saisir la complexité.

Mais pas d'inquiétude, ce fleuve n'est pas destiné à accueillir des épreuves aquatiques des prochains J.O à Paris, c'est d'une « autre scène » dont il est question alors, jetons-nous à l’eau…

 

Car oui, la société a changé durant toutes ces années mais sans être devenue plus mature pour autant. On dit même qu’elle serait devenue plus violente. C’est pas faux.

Faisons à présent un rapide tour d’horizon de ces changements à travers quelques données rapides, non exhaustives, plus ou moins neutres et sans nostalgie...

 

D'interdictrice et névrotique où régnait la castration, elle est devenue au détour des années 80 plus libérale et narcissique aux allures borderline, laissant toute sa place à la subjectivité et à la gouvernance de soi. « Je peux tout faire mais je ne sais plus quoi faire ».

Les années passent, la mondialisation s'impose dans d’étroites dépendances, la toile se tisse inexorablement, le fleuve suit son cours, il charrie son lot de changements et de promesses.

C'est aujourd'hui le temps du néolibéralisme qui voudrait faire société avec son cortège de performances, de technologies avancées, de neurosciences qui cherchent en vain le « bel et rebelle inconscient » dans les méandres d’une IRM, la dépression dans des bilans sanguins. Et sans oublier l'essor des thérapies brèves qui répondent aux attentes impatientes de leurs visiteurs comme pour mieux se rassurer et rentabiliser le temps passé dans ces entre-deux.

Au football et au tennis, la Var et le Hawk-Eye s'imposent comme d'efficaces arbitres truffés de technologies en soutien aux décisions humaines certes, parfois discutables. Le débat est ouvert quant à l’avenir de ces arbitres en chair et en os mais, un débat déjà très orienté, me semble-t-il.

Cette société n'aime pas le vide qui est associé à un défaut de maîtrise qu'il faut combler coûte que coûte alors, on se met à tout évaluer et à tout mesurer pour donner naissance au temps des datas et des bons élèves, à la condition que ces derniers récoltent les bonnes notes qu'on leur donnera sur internet le soir en rentrant, comme des nouveaux juges intransigeants et surtout… anonymes.

La République des chiffres dicte sa loi, adieu la République des lettres.

 

Observations qui ne sont peut-être pas étrangères avec une organisation addictogène des liens illustrée par une invitation perverse au consumérisme. Abondance et possession deviennent les marqueurs d'une pseudo existence réussie que l'on peut voir dans toutes les strates de notre société, dans toutes les couches sociales et que l'on peut entendre dans ces incontournables ponctuations qui ont pris place dans notre quotidien après immersion dans un nouveau bain de langage « c'est trop...c'est gavé...c'est abusé...etc..etc.. ». Et ainsi, changement de paradigmes : L'Avoir l'emporte sur l'Etre, le désir d’indépendance mute en un quasi désir de dépendance, la jouissance est associée à l'excitation sans vraiment tenir compte de l'autre.

Enfin, c’est aussi le temps du « plus que présent » comme une nouvelle conjugaison de soi où l'axe temporel est le présent, la temporalité l'illimité, le temps habité l'immédiateté.

 

H.Lindenberg: « l'avenir n'était plus obligatoire tant la force d'attraction du présent s'imposait à mes sens ».  Merci Monsieur pour cette phrase que je n'aurais jamais su écrire, seulement lire.

 

 

 

 

A cet instant précis, comment ne pas parler des réseaux sociaux qui prennent une place considérable dans ce trop vaste quotidien et dans le destin de leurs utilisateurs, une promesse de vivre ensemble qui semble s'imposer dans des liants éphémères et des like peu fréquentables voire menaçants comme pour combler un vide existentiel et sociétal. Ce virtuel évoque les jeux du cirque qui reprennent vie, la foule est là, on fait le « buzz » mais attention, le pouce en haut ou en bas peut être décisif.

Désormais, la vie défile en images et en live dans un temps augmenté ne faisant aucune concession à la réflexion et encore moins à la nuance.

Et si ces réseaux peuvent être vertueux, on ne peut nier qu'ils amplifient tout, y compris la violence.

 

Je voudrais attirer votre attention sur un point qui me laisse souvent sans voix, les bras ballants mais pas sans mots. Je veux parler de la place donnée aux youtubeurs mais plus encore aux influenceurs et influenceuses, véritables égéries du consumérisme de nos pensées et de nos envies.

Elles et ils sont là, leurs apparitions attendues sont devenues des métiers sans formation préalable qui s’avèrent sans doute très lucratifs pour ceux qui sont aux manettes de ce jeu grandeur nature.

Et, que font-ils ?...leur métier, ils influencent ! Un verbe du premier groupe conjugué à l'envi qui est entré tranquillement dans le langage courant et semble ne gêner personne, tout est normal, on vit sous influence, mes choix se font par procuration et ne m'appartiennent plus vraiment. N'y aurait-il pas un peu d’oubli de soi dans tout ça ?...un malaise civilisationnel ?

 

C'est ainsi que notre société s'habille en « illico » comme une nouvelle cadence donnée à nos existences, pas de frustration, résultat immédiat, la réussite n'est pas loin, allez, on continue...

Anecdote édifiante : même la Panthéonisation d'illustres personnes s'accélère, se décide dans l'année de leur disparition flirtant ainsi avec une forme de précipitation et donnant l'espoir à celle ou celui qui la décide de se grandir et d’entrer dans l’histoire. Un peu comme un symbole du temps long et de l'attente qui s’étiole sous nos yeux en réponse à un narcissisme peu scrupuleux.

 

Alors, oui, définitivement oui, la société a changé. 

 

Je terminerai ces observations très condensées de ce fleuve « société » sur lequel nous voguons par trois remarques qui ne sont pas sans lien avec une évolution notable dans l'accomplissement des missions de Prévention sur fond de clivage sociétal.

La première est cette culture déconcertante du paradoxe existentiel où se côtoient d'un côté la promotion de la vie en réseau, traduction d’une vie en hyperliens et de l'autre, un individualisme qui flambe. Et ainsi, portés par une promiscuité évidente et la menace que peut représenter cet autre, ces individualismes finissent par se défier, se heurter sous des formes que la rue donne parfois à voir.

La seconde est la question de l’appartenance adhésive à une culture comme support identificatoire hors la famille qui dicte sa loi, organise le quotidien et peut rendre difficile le travail de rue.

En effet, lorsque la culture ou la religion deviennent identitaires, elles sont, elles aussi, comme des influenceuses confinant les personnes dans des postures de repli et des schémas de pensées imposés alors qu’elles devraient être des fenêtres ouvertes sur soi, sur le monde, sur la pluralité, la tolérance et l'altérité. Et bien souvent, elles ciblent et impactent celles et ceux dont l'identité encore fragile ne fait pas état d'un esprit critique suffisamment aiguisé pour prendre la mesure et le recul nécessaire face à ses invitations à exister selon certains principes quant à eux très bien définis.

Ma dernière remarque sera adressée à la société qui se veut inclusive, une posture idéalisée de la différence qui suggère une totale tolérance en vue de bien vivre ensemble. Injonction que l'on retrouve jusque dans nos écritures elles aussi inclusives et pas toujours faciles à libeller. Mais ainsi nommée avec force et conviction, cette inclusivité ne contiendrait-elle pas dans sa face cachée son pendant à savoir, que sans cette vertueuse recommandation, notre société pourrait être naturellement excluante et clivante. Pourtant, l'observation de ce nouvel ordre semble aller à contre-courant de cette invitation à notre nouvelle vie en collectivité qui dit ceci : la société, soit on est dedans soit on est dehors. Constat que l'on peut d'ailleurs entendre dans les propos de leaders politiques, dans les grilles où nous sommes tous bien rangés et, à une échelle plus locale, dans les quartiers aux limites bien dessinées où les appartenances en « intra-muros » offrent une véritable identité.

Dedans/dehors, une équation au parfum radical qui fait tomber dans l'oubli le milieu.

 

 

Et puis, il y a eu le 11 Septembre, l'Afghanistan, le Bataclan, une crise sanitaire sans précédent avec la Covid, le Sahel, l'Ukraine, Poutine et Wagner...heuuu…non, pas le compositeur, ni moi d'ailleurs mais, feu l'autre ! 

Plus près de nous, Israël, Gaza, des dictatures qui s'installent et pullulent. La quête des insignes du pouvoir, associée à une violence livrée en images et largement diffusées sur tous types de supports, imprègne par ruissellement nos modes de pensées coincés dans une vie numérique qui nous met au plus près de ces « spectacles » en temps et en heure. On ne rate rien, on n’arrête pas le progrès !

Enfin, une question sensible rôde, la question de la laïcité et son cortège de passions débordantes qui font toujours la Une de chaînes d'infos en continu et alimentent le clivage. Je préfère zapper.

Je pourrais ajouter à cette bien triste liste l'effondrement climatique qui se passe en direct sous nos yeux et qui ne remporte pas un grand succès côté réactions concrètes et efficaces mais là, c'est la dépression assurée qui nous attend alors, quittons toutes ces absurdités et poursuivons.

 

Car, c'est aussi dans ces empreintes passées et actuelles que vont se caler les pas incertains de celles et ceux d'en-bas qui se cherchent et pour qui il n’est pas évident de vivre. Une litanie qui nous invite réfléchir sur cette intranquillité qui n’est donc pas à chercher seulement dans les méandres de l’adolescence, dans des familles monoparentales ou dysfonctionnelles mais aussi dans ces méandres sociétaux, dans ces ailleurs qui peuvent aussi nous influencer et nous gouverner si l'identité et l’estime de soi restent fragiles.

 

Non, rassurez-vous, à mon âge je n'entame pas une nouvelle carrière de sociologue mais parler de la Prévention Spécialisée me parait indissociable de cette approche élargie.

Déjà en 1921, S.Freud écrivait dans Psychologie des foules et analyse du Moi que s'intéresser à l'adolescence implique de s'intéresser à la psychologie sociale avant la psychologie individuelle.

Je l'aime bien ce Sigmund, il m'inspire bien souvent...

 

Ces observations faites durant ces années m'ont permis de saisir que la Prévention aujourd'hui c'est aussi et surtout de la transdisciplinarité. J'entends par là qu’elle se situe à la croisée des sciences sociales et économiques, de la sociologie, de la médecine, du droit, de l'écologie, de l'architecture et bien d'autres encore avec en toile de fond les questions philosophiques et éthiques qui nous portent et nous interrogent bien souvent.

Cette référence à la transdisciplinarité a pour fondement qu'elle place le sujet tel qu'il est au centre des débats, dans les interstices des sciences citées. Elle est une discipline qui privilégie le tissage des liens auprès des jeunes et invite à la réflexion ces différentes sciences, une position adaptée en réponse à celles et ceux qui souffrent précisément de pathologies du lien. Mais, sa force peut être aussi sa faiblesse aux yeux des financeurs qui mesurent de plus en plus les résultats obtenus en faisant peu de place à la subjectivité, celle qui est pourtant aux manettes de nos vies et fait de nous des êtres singuliers.

 

Et pourtant...

Dans ces remous environnementaux et ces injonctions à vivre, on y trouve des invariants un peu comme des phares qui, dans la tempête ou la nuit noire, indiquent aux marins la direction à suivre et la présence d'écueils à éviter.

Ce que j'ai entendu tout au long de ces jeudis matin qui nous réunissaient, c'est que les éducs qui battent le pavé ne renoncent pas même lorsque la visibilité n'est pas très bonne. Ils s'adaptent à ces changements de direction, aux lois qui se succèdent, aux vies en attente au pied des immeubles ou derrière des écrans et doivent quelques fois composer avec des slogans qui s'imposent très vite comme des conduites à tenir… « aller vers », « vivre ensemble » et d'autres à venir.

Dans ce quotidien qu'ils arpentent avec méthode, s'ils sont ces phares pour ces Autres qu’ils accompagnent, ils ont aussi été les miens dans mes réflexions, ils sont avec moi dans ce récit.

 

 

Dans leurs missions, ils peuvent parfois être incommodants car ils incarnent par leur simple présence le manque, une sorte d'incomplétude éprouvée mais non identifiée par ces jeunes rencontrés, et dans le même temps, ils peuvent aussi leur donner envie d'être autrement par des postures rassurantes et des liens sécures en devenant ainsi des supports identificatoires fiables.

Ils symbolisent ici ce qui me semble être un des buts essentiels de cette longue traversée à savoir, la possibilité donnée à ces plus jeunes de se réinventer et de donner un sens à leur vie, le sens dont chaque être humain a besoin, un besoin premier selon Paul Ricoeur.

 

En ce qui me concerne, la trame de cette traversée a été une invitation à faire des « pas de côté », une démarche presque ludique adressée à nos lucidités intellectuelles. Posture volontairement décalée mais, je l'espère, pas hors sujet car respectueuse des concepts assurés d'auteurs plébiscités que le terrain vient illustrer mais aussi atténuer voire contredire.

Je pense bien sûr aux nombreux écrits sur l'adolescence, aux définitions données aux projets et aux séjours éducatifs, aux conduites à risque, à l'utilisation de l'espace associée à de l'errance et bien d'autres encore.

Interroger ces évidences durant tout ce temps a toujours eu pour but un souci d'ouverture afin d'être éclairé à l'endroit où la certitude obscurcit bien souvent la pensée …

 

Le « pas de côté » dont il est question dans le titre n'est pas, faut-il le préciser, une danse de salon mais plutôt une danse à l'intérieur de soi en s'autorisant à se voir autrement.

Ce « déhanché neuronal », c'est celui que j'ai tenté de faire auprès des équipes en les invitant à regarder autrement le déterminisme, les acquis, les concepts, le quotidien, en invitant la nuance et le doute à nos réflexions comme des hôtes de choix, peut-être en étant nous-même autrement.

Alors, fort de cette modeste ambition, nous nous sommes installés confortablement lors des réunions cliniques et nous avons regardé ensemble ce théâtre de rue grandeur nature depuis la place réservée à chacune et chacun.

Et puis, au fil des échanges et de la confiance établie, nous avons bougé.

Nous avons quitté notre place assignée, nous nous sommes installés sur un autre fauteuil, sur une travée tout en haut, sur un strapontin inconfortable, dans les coulisses aussi pour observer que ce même spectacle auquel nous assistions pouvait résonner différemment selon notre angle de vue et les nouvelles perspectives qu'il offrait.

C'est la définition que j’ai donnée à ce « pas de côté », la capacité à se décentrer face au risque de l'évidence, des injonctions à penser et de la routine qui guettent.

Eric E. Schmitt in Soleil Sombre : « Si l'on ne s'écarte pas de soi, on ne rencontre que soi ».  

 

Dans notre malle de voyage faite et défaite chaque semaine, nous y avons bien sûr trouvé et mis en débat la question adolescente dans la mesure où elle est le cœur de cible de la Prévention et par conséquent au cœur de nos interrogations et préoccupations. Elle a été le socle de nos échanges cliniques alimentés parfois par des discussions généralistes ou par des cas cliniques sollicités par une actualité souvent singulière et en « live » qui obligeait à se réajuster assez souvent.

Extraits de phrases entendues : « Désolé, je ne me suis pas réveillé... il s'est passé ça hier soir...untel est en garde à vue...elle ne s’est pas rendue à son rendez-vous professionnel...les réseaux sociaux...oui mais là, c'est culturel... » des impromptus à gérer au jour le jour qui s’inséraient dans un projet pourtant bien cadré et devenu à cet instant mouvementé.

Ainsi, il fallait remettre l'ouvrage sur le métier, ne pas capituler, ne pas renoncer, de la lassitude tout au plus. Le chemin est long et sinueux mais, en P.S, on ne laisse pas tomber et on avance pas à pas.

C'est ce que j'ai pu observer, avec une certaine admiration je l'avoue, de la part de mes collègues éducs qui ne lâchaient rien et qui, dans leur détermination illustraient parfaitement cette pensée de Descartes : « l'irrésolution est le pire des maux ».

 

Bon nombre d'auteurs ont écrit que le temps incertain de la jeunesse s'impose un peu comme un corps étranger non identifié qui se greffe sur un corps en métamorphose et sur une identité en construction.

 

 

C'est vrai. Une injonction tripartite faite à la fois par mère nature qui frappe à la porte associée à une intense activité pulsionnelle toutes deux confrontées à des exigences sociétales qui mettent en demeure celle ou celui qui vit cette injonction de devenir Sujet c'est à dire, de se subjectiver, et renoncer au sentiment de toute puissance qui s'impose alors. Aïe aïe aïe, ça se corse, du boulot en perspective !

Et face à un tel défi (ou perspectives), quelle stratégie utiliser pour sensibiliser celle ou celui qui se vit alors comme un être immortel et invulnérable qu'il peut exister et être libre en domptant l'attente et l'impatience. Comment aller sur le terrain de la pensée symbolique si elle n'a pas été greffée en amont dans les liens premiers, cette pensée abstraite qui permet aux Hommes de faire société par l'intégration des interdits fondamentaux pourvoyeurs de liberté individuelle et d'altérité. Comment faire référence au temps long et sinueux tandis que l’adolescent ou le jeune adulte encore dépendant nous confronte à une clinique de l’acte et de la hâte. Oui, comment faire ?...

 

Et pour pimenter un peu plus le tissage de ces liens à venir, si l'ado nous donne à voir qu'il existe dans l'espace, il trace, il bouge, il s'arrache, l'adulte quant à lui vit dans le temps auquel il peut faire référence en y invitant l'attente.  « Oui, j'entends bien ta demande mais il faudra attendre,.. oui, peut-être...on verra ça un peu plus tard...non, là je ne suis pas dispo... ».

Un duo espace/temps potentiellement explosif qu'il va falloir gérer au mieux sans y perdre ni son flegme ni son latin (ou son grec) si l'on ne veut pas s'écarter du chemin de la socialisation qui sollicite précisément la capacité du sujet à attendre et à différer cette temporalité indomptée.

 

Etre auprès de ces jeunes dans un tel cadre, c’est aussi la rencontre avec la condition humaine, avec la vulnérabilité, c'est être à leurs côtés quand leurs demandes peine à venir ou leurs excès s'imposent à eux et ne peuvent se résumer pour autant à de simples passages à l’actes. La tentation immédiate serait d'évoquer là des troubles du comportement inscrits en bonne place dans les lignes du dernier DSM (Diagnostic and Statistical Manual des troubles mentaux). Mais voilà, si l'on chausse une autre paire de lunette, alors ces passages à l’acte peuvent être vus comme des actes de passage en réponse à un sentiment désagréable de dette face à des responsabilités exigées par une société elle-même en crise de valeurs et dépourvue d’images tutélaires fortes, celles qui aident à trouver le cap de son identité.

Dossier épineux parfois évoqué par les éducs qui vont devoir faire preuve d'imagination et de patience et, s'ils le souhaitent, procéder à quelques fouilles supplémentaires dans notre valise du jeudi à la recherche d'effets adéquats pour aborder tout ça et maintenir le lien.

 

Dans ma fonction, et afin de ne pas trop psychologiser nos réunions en faisant de l'adolescence (et des adulescents) un symptôme et de détourner la psychologie clinique en psychopathologie, c'est dans ces échanges hebdomadaires dont je me suis beaucoup nourri mais aussi dans mes lectures, que j'ai emprunté à la littérature le qualificatif d'intranquillité cher à F. Pessoa. Un terme original qui m'a éclairé et m'a semblé assez juste pour illustrer le vécu de ces jeunes gens dans ce qu'ils nous donnent tant à voir. 

Ceux-là même souvent fragilisés par un corps meuble et une identité inconfortable qui, à cette époque de la vie, naviguent entre un Moi affaibli et une activité pulsionnelle puissante. Cohabitation forcée et troublante qui peut générer cette intranquillité sans pour autant parler de pathologie.

 

Au fil du temps et malgré la mouvance ambiante, j'ai découvert que les missions des éducs d'aujourd'hui ressemblaient pour partie à celle d'avant. Une intemporalité due au fait qu'elles ne se réduisaient pas à de simples actes éducatifs destinés à remplir le cahier des charges de l’association mais qu'il fallait la chercher ailleurs, probablement dans la face cachée de l’Homme, celle qui nous réunit tous depuis toujours. C'est en cela que ces missions ont pu s'affranchir de séduisantes réussites cosmétiques pour les emmener un peu plus loin, du roman familial vers de potentiels futurs proposés à ces jeunes pris dans une routine mélancolique et en mal pour se projeter. A eux maintenant de faire un pas de côté et de voir leur propre scène autrement. Qu’ils pensent et se pensent ailleurs, qu'ils aillent jouir ailleurs...

E. Kant : « que les pensées ne fassent pas résidence mais qu'elles puissent être en mouvement ».

 

Ainsi, c’est bien dans l'universalité de ces « accompagnements multi accueils » que pourront être abordées moult questions selon le moment et la disponibilité des acteurs en présence. Parmi ces questions, pourquoi ne pas aller sur le terrain accidenté de la délicate question du renoncement envisagé par l'adulte accompli comme une valeur intrinsèque à l’équilibre psychique tandis qu'elle sera plutôt vécue comme une soumission voire une castration entendue dans cette phrase souvent actée : « renoncer, moi ? tu m'as pas bien calculé... ».

Et là, il faut avoir du métier, du tact et du temps pour expliquer que ne pas renoncer au sentiment de toute-puissance amène à développer des réactions de prestance, des faire semblants, des identités d'artifices qui vont confiner le sujet dans ce qu'il redoute sans doute le plus, la « toute impuissance ». Paradoxe quand tu nous tiens !

Quand je vous disais que ce n’était pas un métier facile…

 

Installons-nous maintenant au cœur du réacteur non sans un petit préambule auquel je tiens.

 

La Prévention Spécialisée, depuis sa création, s'est parée de deux piliers qui m’ont toujours été présentés comme des intouchables, des pierres angulaires, des références absolues auxquelles on ne touche pas. Je veux bien sûr parler de l'anonymat et de la libre adhésion. Bon, d'accord, je n'y touche pas, juste un peu…

En y prêtant attention, j'ai observé que ces piliers pouvaient avoir des fonctions différentes. Parfois réfléchies, adaptées à certaines situations rencontrées comme lors de réunions partenariales qui exigent retenue et discrétion, tandis qu'à d’autres moments, ces références absolues pouvaient être détournées et utilisées comme des paravents, des « évitements cliniques », des protections indiscutables et des silences discutables devant l'engagement et la lisibilité qu'un tel travail nécessite.

Il m'a fallu du temps et voilà ce que j'ai pu en conclure.

Si ces deux intouchables sont érigés en Principe (ce qui est le cas), alors effectivement, on ne discute pas.

Par contre, s'ils restent des références envisagées non pas comme des principes mais comme des Outils alors, on peut les penser comme des valeurs ajoutées à ce dispositif et surtout à nos interventions à venir désormais plus libres, plus accueillantes et plus individualisées.

Précisons cela...

Si on voit la libre adhésion comme un principe absolu alors, elle devient une posture élitiste car elle ne convient qu'aux sujets clairvoyants, libres et désirants. La liberté, faut-il le rappeler, est une valeur sophistiquée du psychisme vers laquelle tout le monde tend, que peu atteigne et qui n’est pas celle qu'on rencontre le plus en Prévention. Les autres qui seront en mal de demander et côtoient déjà l'auto-exclusion dans leur quotidien seront alors renforcés dans leur statut.

Paradoxalement, le véritable risque à ce principe maintenu serait d'aboutir à une libre exclusion !

Quant à l'anonymat, il doit effectivement préserver sans faille l'intime de la personne d'oreilles indiscrètes qui doit rester intra-muros au service. Ce devoir de discrétion s'adresse aux éléments de biographies récoltés lors des suivis réalisés qui ne doivent pas faire l'objet d'un partage sur la place publique. Le partenariat qui fait désormais partie du paysage des éducs de rue invite à réfléchir sur cet anonymat et à trouver la juste place afin de ne pas compromettre les situations qui font l’objet d’une réflexion commune. Question d'éthique qui interroge sur une possible posture manichéenne, c’est-à-dire, tout dire et tout montrer dans un exhibitionnisme verbal ou se taire définitivement au risque de rendre anonyme celle ou celui rencontré(es) qui souffre déjà de mal se nommer. Alors, au sein de l'association, lors des réunions cliniques notamment, on nomme et on fait exister celles et ceux pour qui l'accès à l'identité peut être grevé par la crainte d'être oublié. Et ce qui est dit, reste ici. Car si l'on peut négocier un laser game ou un kebab, on ne négocie pas avec l'intime.

Il s’agit donc de ne pas confondre anonymat et rendre anonyme, le débat est ouvert.

 

Je précise de suite que ce n'est pas une révolution que je fomente en direct sous vos yeux peut être écarquillés mais plus simplement et modestement une réflexion qui mérite, me semble-t-il, d'être considérée.

 

Séjours, projets éducatifs, suivis individuels, réunions d’équipe, tout a déjà été dit. Ou presque...

Presque, car ces outils à disposition, au-delà de leurs contenus théoriques, terriens et concrets, peuvent aussi être perçus comme d'authentiques Odyssées des temps modernes si on accepte de changer de place et de les voir autrement. Explications...

 

Un projet éducatif, quel qu'il soit, va bien au-delà de sa dimension palpable, quantifiable ou à seule vocation éducative.

Ce projet qui s’origine dans la rencontre et prend place ensuite dans le suivi, c'est aussi la mise en scène d'un voyage intérieur qui s'adresse au sujet en construction, une traversée plus ou moins longue qui va aller de l'altérité vers Soi si l'on se réfère à cette idée qu'avant le Je il y avait le Nous.

Un emprunt théorique fait ici à ma pratique en clinique infantile qui nous rappelle que le petit enfant dès le début de la vie, part à la découverte des liens (l’attachement) avant d’aller à la découverte de lui puis du monde.

C'est un peu ce qui se passe avec ces ...« grands-petits » explorateurs !

 

Penser un projet, comme son nom l'indique étymologiquement, c'est permettre à celle ou celui à qui il s’adresse d’aller de l’avant et de se projeter dans l'espace en interpellant à la fois l'image de Soi et la temporalité sous toutes ses formes. 

L’exigence qu’il contient est de pouvoir se détacher de ce « plus que présent » déjà mentionné comme une nouvelle conjugaison de soi entendue dans un récurrent « Ouais... vite fait », une authentique ponctuation grammaticale qui comprime le temps et s’émancipe de toute idée d'attente et de frustration en réponse à l'adulte et plus encore, à ces éventuels conseils. Peut-être, une volonté de se dégager de ce lien porté par un fantasme de soumission et de n’obéir qu'à soi et en évitant d’être pris dans le désir de l’Autre. Ou encore, expression d'un fantasme d'auto-engendrement qui traduirait l'idée que leur vie commence ici et maintenant. Le champ des interprétations est vaste...

Dans ces temps de rencontres puis de fabriques des projets, j'y ai vu des éducs qui devaient composer avec toutes ces impatiences, ces demandes idéalisées, ces « lunes de miel » avortées au dernier moment tout en étant capables de rester auprès d'eux, là où beaucoup seraient déjà partis.

Etre éduc en Prévention et accompagner un projet, c’est être là au rythme de ces interactions sans renoncer à créer des liens singuliers et tranquilles, c'est participer à transformer l'expérience psychique lorsque le sujet est pris en otage par un déterminisme contraignant et l’amener vers d'autres perspectives de vie hors les murs dans un mouvement qui ne convoque pas le corps et les apparences mais l'intime et le désir alors sollicités.

Pas des héros et encore moins des super héros, non, mais des professionnels engagés, assurément.

Les autres, celles et ceux qui font semblant, ne restent pas longtemps ou développent des faux-selfs.

 

Pour le plaisir, et toujours dans le souci de se décentrer quelque peu d'évidentes théories, je vous propose maintenant un bref récapitulatif non exhaustif de questions et de pensées cachées que l'on peut entendre, ou interpréter, si l'on tend bien l'oreille. 

C'est à une sorte de battle vécus/concepts que je vous convie dans les lignes qui suivent, une façon originale et non moins clinique d’appréhender en italique cette intranquillité en question.

Les nombreux points d'interrogation et de suspension qui ponctuent les phrases des jeunes resteront tels quels dans cette battle improvisée, comme des invitations à réfléchir.

 

Qu'est-ce que j'ai à moi ?.../  l'adolescence, une fabrication des temps modernes où le décalage entre ce que j'ai vraiment et ce qu'on me demande me dépossède au final de ce que je suis.

Mon corps, une enveloppe intranquille dissimulée sous des identités d'artifice avant de faire peau neuve.../ le Syndrome du Homard, vulnérable pendant sa mue, avant d'être fort car fort bien protégé.

Mais, que me veulent-ils vraiment ?.../ liens avec l'adulte en général (éduc en particulier) où le sentiment d'insécurité s'impose pour certaines et certains si trop de proximité relationnelle.

Tout est risqué y compris l'existence.../ autre déclinaison de la classique « conduite à risque ».

Des liens coûte que coûte, même des liens de manque.../place des substances psychoactives, substitutions au manque originel, quand addiction se conjugue à soustraction.

 

Savoir, oui, mais ne pas apprendre.../ internet, réseaux sociaux, des pseudos écoles Wikipédia à accès direct et sans contrainte ni frustration qui laissent au final le sujet dépourvu de sens. 

Je connais tout de l'acte sexuel mais je reste vide de Savoir face à la jouissance.../ pornographie et écrans ou plutôt, écrans pornographiques, quand jouissance, agressivité et excitation ne font qu’un.

 

Dans ces phrases en italique, on peut y retrouver cette intranquillité alimentée avec beaucoup d'aisance et sans culpabilité par une société définitivement plus incitative que protectrice.

Je fais référence ici à la valorisation de la consommation à tout va suggérée dès la plus tendre enfance et fragilise les capacités de penser et d'émerveillement des personnes à l’instant où toutes ces injonctions falsifient le désir écrasé par la tyrannie du besoin donnant lieu à un inquiétant cogito : « j’ai, donc je suis ! ». Descartes, si tu m'écoutes...

Un cadre de vie assurément insécure majoré par la précarité grandissante de figures d’identification qui devraient faire Autorité mais qui, du fait de cette pénurie, orientent désormais le Sujet en construction non pas vers une quête d'Idéal mais plutôt vers une quête de Jouissance quasi permanente où l'Autre n'a alors que très peu de place. Le futur d'une vie paisible en collectivité est sur la sellette.

Des collègues psys avertis parleraient ici d'une invitation faite au Sujet à se barrer (pas se cavaler, je précise !).

Et pour agrémenter d’un peu plus d’incertitudes cette traversée, toutes ces promesses en illimité s'inscrivent à l'instant où la nature, et plus précisément ce que l'on en fait, nous rappelle que nous sommes de plus en plus confrontés à l'idée de finitude.

 

Dans ce cadre peu accueillant pour les plus en souffrance, les éducs ont toujours été là, bon an mal an, à leurs côtés. C’est sans doute pour cela que je les ai assimilés à des pédagogues, au sens grec du terme, où le pédagogue était l’esclave qui était à côté de l'enfant et l'accompagnait vers le maître. Eux, dans notre époque moderne, ils accompagnent les jeunes non pas vers un maître désigné qui a bien du mal à exister mais vers un ailleurs possible en étant précisément à côté d’eux.   

 

Parmi les outils à disposition des éducs de rue, le séjour éducatif est un grand classique, constat indiscutable et quasi intemporel. C'est précisément son aspect invariant qui a aiguisé ma curiosité et m'a tout de même donné envie de discuter, de creuser un peu et de partager avec vous ce constat. Et si ces séjours ne répondent pas vraiment à l'appel de la forêt, ils semblent par contre répondre sempiternellement à l'appel de la montagne...allez comprendre !

Les années passaient, j'écoutais inlassablement les éducs qui, à des périodes bien définies de l'année mentionnaient les séjours à venir ou ceux effectués dans une sorte de ritournelle, presque une musique d’ambiance.

Autrefois, on parlait de séjours de rupture, aujourd'hui, on s'éloigne et on revient vite. Mais quel que soit le contenant et ses nombreuses déclinaisons, le contenu reste le même...on s'en va.

Du fond de mon petit confort, je me disais que pour s'engager aussi régulièrement et souvent personnellement, il fallait avoir à la fois des qualités professionnelles mais aussi d'équilibristes quand il s'agissait de quitter le connu, d'entreprendre un voyage en incertitude et de leur faire confiance. Un coup d’œil dans notre caisse à outils, anticipons et équipons-nous. 

 

Pour être paré à gérer l'intensité des liens qui se nouent, il est préférable que le professionnel fasse à cet instant de l'« auto prévention » en balisant au mieux le temps des excès possibles et en trouvant l'outil adéquat à cette suite à venir. Ma proposition un peu osée de se munir d'une distance éducative « vivable » pour l'un comme pour l'autre. Une sorte de lien sécure à trouver dépourvu d'excitation et d'aléatoire offrant ainsi un abri pour le Je à tous ces jeunes tenus de cohabiter avec les règles de la collectivité d'une part et leur règlement intérieur d'autre part, celui qui leur sert de référentiel et les anime le plus souvent.

Lévi Strauss le disait à propos de la cohabitation des peuples et du risque d’ethnocentrisme, il faut qu'ils soient à égalité mais aussi à une bonne distance afin de bien vivre ensemble.

Si le pas de côté dont il est question tout au long de ce texte a parfois remporté un franc succès, il a aussi tangué et a suscité quelques résistances et débats. Pour quelles raisons ?

L'idée de faire autorité n'est pas toujours bien vue car peut-être pas toujours comprise. Etayons...

Mon argumentaire consistait à souligner que ce lien sécure à créer ne pouvait, selon moi, exister que dans une position éducative asymétrique où prend place cette Autorité.

Les résistances voire le désaveu d'une telle proposition semblait s'inscrire en contradiction avec certains principes d'horizontalité relationnelle en travail social qui me semblent plus relever d'une séduction pourvoyeuse de dérives que cette posture peut contenir en son sein telles la passion, l’agressivité, la rupture, le rejet... Mais je n'ai toutefois pas renoncé à cette idée sans pour autant devenir autoritaire, soyez-en assurés.

Nous avons débattu sur ce faire Autorité que j'ai abordé comme une garantie de l'altérité dans le lien, un évitement de l'arbitraire et du passionnel, une sorte de proposition surmoïque qui offre non pas de l'obéissance ou de la soumission mais des limites au pulsionnel et ainsi, un authentique support identificatoire.

En d'autres termes, garantir l'intégrité physique et psychique de cet Autre en n'étant pas confusionnant et en proposant à ces entre-deux des espaces psychiques différenciés.

Sans Autorité, au sens noble du terme, pas de travail éducatif possible.

Car faire Autorité, ce n'est pas donner des sanctions mais donner à penser, à être et à envisager des changements de perspectives de vie. L'inverse de l'autoritarisme qui contient de la contrainte et la soumission dans le lien.

J'espère avoir fait Autorité, au moins à vos yeux !

 

Une fois l'accord donné à la demande de séjour et son organisation actée, notre pas de côté, qui va finir par vous faire tourner la tête, consistait à comprendre cette constance des équipes éducatives à entreprendre ces aventures lointaines dont le sens était peut-être à chercher dans l'indicible.

Un contenu qui le distinguait ainsi d'une animation de quartier ou d'une sortie organisée parfois concurrentielle destinée quant à elle à distraire. Distraire, au sens noble du terme, j'entends.

Voilà ce que j'y ai vu au-delà des apparences...

 

Un séjour éducatif a pour finalité d'inviter le sujet à sortir du connu, du fini, d'une identité sur mesure ancrée dans la Cité pour explorer et trouver sa place ailleurs en se découvrant en dehors des limites du familier, du quotidien, de son apparent confort.

Un séjour, c'est un temps différencié du quotidien porté par l'intérêt d'activer le plaisir de découvrir, d'être ensemble et faire groupe autour d'une demande souvent collective tout en allant à la découverte de soi. Il s'agit alors de passer d'un cadre commun (famille, collège, lycée, groupe d'ami(e)s...) à un cadre unique, en mobilisant son intériorité et sa singularité. Une sorte de « fabrique à liens éducatifs » dans la perspective de lendemains.

C'est bien dans cette dynamique cachée que le séjour éducatif trouve tout son sens et sa vitalité en les détournant de leurs habitudes et leur apportant l'accès à la culture, la diversité, la simplicité et peut-être un plaisir inconnu, celui d'exister dans le temps long.

C’est aussi dans ce temps, une fois la frustration passée de devoir composer avec des règles en dehors d'eux, qu'ils pourront y trouver le plaisir de la nuance, l’atténuation de pensées ou de postures radicales auxquelles ils adhèrent souvent plus par procuration ou imitation et sans réel destin personnel. Une radicalité qui s’enracine précocement auprès des plus vulnérables souvent dépourvus d'esprit critique et d’abstraction qui se construisent dans ces identifications adhésives.

 

Partir, voyager, une sensation assurément nouvelle hors des bases qui peut créer une altérité créatrice, un mouvement à l'intérieur de soi déjà cité contrastant avec une immobilité au pied des immeubles pouvant être perçue comme un destin malheureux, un confinement voire une prison à ciel ouvert.

En effet, le quartier dont on connaît tout et tout le monde peut, dans une telle configuration, faire office de matrice qui donne un déterminisme préétabli à l'existence, un peu comme une assignation à résidence dont les occupants endosseraient alors le statut d'apatride.

Fort de ce constat, je me suis représenté ces quartiers aux attachements si forts comme des « QHS.P », acronyme très personnel et non homologué de Quartier de Haute Sécurité Psychique. Une divagation de futur retraité, rien de plus !

 

 

Poursuivons un peu ce propos à travers le temps à propos des séjours éducatifs et arrêtons-nous un instant sur un point particulier que j'ai souvent entendu aux cours des réunions cliniques et qui m'a mis mal à l'aise jusqu'à ce que je tente d'en faire quelque chose en y intercalant une question :

Que contiennent ces séjours éducatifs autant convoités, y aurait-il du latent sous la couverture du manifeste, ? ..peut-être un sentiment d'étrangeté à soi initié par ce déplacement qui convoquerait alors des tensions, un mal-être non identifié et le besoin de s'en dégager.

 

On dit qu'il y a de l'absence et de l'oubli dans l'agitation. Tiens tiens, pourquoi cette proposition quelque peu abstraite et où va-t-elle nous mener ?...

Je pense ici à mes collègues qui ont parfois décrits des séjours éducatifs rendus pénibles notamment par des échanges verbaux bruyants, souvent agressifs et ce, dès la montée dans le bus.

Ils étaient alors confrontés à un langage corporel, une sorte de pantomime qui ne faisait pas lien mais rupture. Un langage dépourvu de toute fonction symbolique, celle qui permet de se nommer, de se différencier, d'exister sans crainte de l'Autre, en d’autres termes, de vivre en collectivité.

Ma place de psychologue et l’empathie que je ressentais m'obligeaient à réfléchir à ces fatigues morales et physiques que j'entendais dans ces récits malgré mon absence évidente de réponses concrètes aux relents de conduites à tenir salvatrices. Si nous étions tous sur la sellette, eux l’étaient bien plus que moi car fortement sollicités dans le réel et portés par un contre-transfert qui n'était sans doute pas des plus positifs. 

Que faire si ce n'est d'esquisser une fois de plus un pas de côté et de donner un sens à ce qui n'en n'a apparemment pas afin de rester reliés à eux malgré cette excitation à l’endroit où l’on n’a qu’une envie…partir.

« Courage, fuyons » a toujours été mon dicton préféré, tellement anachronique et déroutant.

Isolé, il m’a toujours amusé mais, accolé à ces sorties bien inconfortables comme seul axe de réflexion, il me met devant mes limites et me signifie que je n'aurais sans doute pas été d'une grande utilité sur le terrain ! Poursuivons...

Ma proposition a été de ne pas céder à la tentation d'interpréter hâtivement ces excès sous l'angle d'un trouble du comportement associé à une volonté délibérée de nuire ou encore à rechercher uniquement dans la constitution d'un groupe dit naturel enclin à ces débordements (hypothèse à ne pas écarter non plus) mais ailleurs.

En effet, ces conduites qui semblaient s'imposer aux différents protagonistes et fragilisaient par là même ce séjour qu'ils avaient eux-mêmes demandé pouvaient aussi être envisagées comme la réponse inadaptée à une crainte existentielle plus enfouie. Je veux parler d’une insécurité intérieure ressentie mais non identifiée, le tout sur fond de déplacement qui, sous des allures à priori anodines, les emmenait loin de leurs bases, là où l'inconfort commence. D'où, ce sentiment possible d'étrangeté.

Des comportements que l'on pourrait alors interpréter comme des signifiants imposés qui ne les exonéraient pas pour autant d'être recadrés voire sanctionnés, cela va de soi. Pour rappel, une sanction en réponse à un acte doit être entendue comme un authentique cadeau fait à celui ou celle qui est alors dépassé par une activité pulsionnelle non maîtrisée, douloureuse, parfois autodestructrice. On sanctionne un acte mais on ne punit pas une histoire ou alors, cela s'appelle la double peine. Ne pas être en capacité d'interdire pourrait être entendu comme un abandon de poste. Mais il n'en est rien.

 

Vous l'avez compris, mon « grain de psy » qui consistait là à proposer une lecture autre à cette agitation et à ces scènes envahissantes avait pour ambition clinique de redonner un sens à ce travail éducatif devenu potentiellement insensé. Et ainsi, remettre l'ouvrage sur le métier en acceptant de partir à nouveau, sans toutefois nier que toute expérimentation a aussi ses limites et qu’il est parfois nécessaire que l’éduc reprenne la main en posant lui-même les termes d’un futur séjour et en constituant un groupe presque naturel, à sa sauce cette fois-ci.

 

Cette vignette clinique riche en décibels, à l’image de bien d’autres narrées durant nos réunions du jeudi, nous a amené à poser notre valise de voyageur pour aborder la question de ces accompagnements pas toujours faciles qui nécessitent de s’y arrêter, de passer du temps auprès des acteurs de terrain qui exercent leur métier dans un espace parfois attaquant.

 

Mon rôle consistait à permettre de parler ces difficultés sans crainte et d'amener du symbolique sur un objet qui était aux prises avec un réel un peu trop bruyant. En d'autres termes, trouver des éléments de dégagement en vue de poursuivre plus tranquillement ces délicates missions et de maintenir intactes les capacités accueillantes et contenantes de chacune et chacun.

C'est peut-être cette complexité contenue dans le travail de rue et dans ces accompagnements qui a retenue bien souvent mon attention durant toutes ces années. Gare aux sirènes de la facilité car, « à la complexité, on ne peut y répondre par une réponse simple ou alors, elle est fausse ».

Et de la complexité dans les suivis éducatifs, il y en a, il n'y a qu'à se baisser.

 

Je terminerai ce chapitre sur les séjours éducatifs en ajoutant cette pensée d'actualité qui m'a toujours accompagné tant auprès des équipes éducatives que dans mes fonctions de psychothérapeute : « Quand on s'en va, on s'emmène ! ». Celle-là, elle est de moi et je l'aime bien.

 

 

Le champ de la Prévention offre un vaste terrain de réflexions qui peut parfois, comme nous l'avons vu, décontenancer ses acteurs qui le parcourt en les mettant aux prises avec des situations complexes et faire d’eux des spectateurs obligés de l'inattendu. Attention, nouveau pas de côté...

En effet, en poussant un peu le trait, on pourrait penser qu’être acteur en Prévention, c'est aussi une invitation à une immersion familiale un peu contrainte mais sans toutefois déboucher sur une promotion en tant que « thérapeutes familiaux du démesuré ». Explications.

Je veux parler ici d'une famille assez atypique à l'échelle XXL dans les quartiers, un peu « incestuelle » dans son organisation où les espaces privés peu nombreux ne laissent que peu de place à l'intimité, où... tout est dans tout et réciproquement.

Une famille plus que nombreuse offrant le spectacle d'une fratrie étendue à perte de vue peuplée de frères et de cousins qui apparaissent lors des salutations avec la main sur le cœur, des nominations bientôt rejointes par d'intenses signifiants... Fraté et le Sang ! Mais il ne faut pas pour autant se méprendre, fratrie ne veut pas dire obligatoirement fraternité au sens élogieux du terme comme on pourrait naïvement le penser.

Cette référence à la fraternité m'a toujours intriguée dans son utilisation anachronique. D'ailleurs, on dit en psychanalyse que l'on nomme toujours ce qui manque, on ne doit pas en être loin.

Car si l'on se penche un instant sur l'origine de ce concept, on observe qu'il contient derrière les apparences de liens familiaux idéalisés toute l'ambivalence de l'humanité et de son enracinement. En effet, souvenons-nous des destins funestes de Abel et Caïn, de Romulus et Rémus ou encore des enfants d’Œdipe. Avec tout ce petit monde qui ne plaisante pas et leurs « douces » façons quelque peu radicales de résoudre les conflits, ils sont bien au-delà de notre timide intranquillité mainte fois mentionnée.

Et si le terme de solidarité, né au 19ième siècle, a fait une poussée et a tenté de remplacer cette inquiétante fraternité, c'est bien cette dernière qui subsiste toutefois aux frontons de nos institutions républicaines qui gardent ainsi un pied dans l’ambivalence.

Bien sûr, cette dimension tragique des mythes n'est pas, fort heureusement, l'issue réservée à nos jeunes qui se saluent parfois un peu brutalement mais elle ne me semble pas si éloignée de ces références historiques aux tensions familiales cachées qui m'ont inspirées cette réflexion. Optant pour ces fraternelles nominations, tous ces jeunes nous interrogent, nous étonnent en s’inscrivant à leur façon dans l’Histoire.

C’était juste pour le plaisir de partager avec vous et eux un peu de notre Histoire et dire aussi qu'une intervention en Prévention pourrait très bien avoir sa place en soumettant à tout ce petit monde ce sujet original à la discussion et, pourquoi pas, passer prudemment de la fraternité vers le délicat sujet, très actuel, de la sororité ?...

Si la prudence est mère de l'action alors, fiez-vous à cette « bonne mère », prudence tout de même !

 

Un bruit lointain, je me retourne et je vois Ulysse se dresser sur son esquif, il aperçoit les côtes d'Ithaque, pas d'impatience, le voyage va se terminer, quelques coups de rames, la conclusion n'est plus très loin...

 

Ce texte doit vous paraître déjà bien long aussi, avant de conclure, je vais me laisser aller à mes derniers pas de côté que je vous adresse, cher(e)s collègues, dans le secret espoir qu'ils puissent une fois de plus vous faire penser et accompagner vos futurs pas dans la rue.

 

Traversons le miroir des évidences auquel vous avez à faire parfois et voyons ce qui pourrait bien se

cacher de l'autre côté. Les éducs au Pays des Merveilles !

Comment maintenir à flot ses capacités accueillantes et contenantes face à certains actes dont le sens nous échappe pouvant créer ainsi des incompréhensions pourvoyeuses de potentielles déliaisons. Tentons de suite de rétablir cela à partir de quelques grands classiques :

 

Les conduites à risque : souvent associées à des troubles du comportement ou à des symptômes pré-psychopathiques, elles peuvent influencer très vite l'accompagnement vers une mise à distance entendable voire un judicieux évitement si l'on s'en tient à cette première lecture péjorative.

Car le risque est, faut-il le rappeler, un moment fondateur de l'existence présent chez toutes et tous qui contient un mouvement normal de séparation face à la dépendance et ce, dès la petite enfance.

Si à l'adolescence, le risque peut réapparaître pour moult raisons et sous différentes formes, ce qu'il faut entendre dans ces actes inadaptés c'est qu'ici, le but n'est pas de mourir mais de renaître.

Aux prises avec cette quête maladroite d'indépendance, l'éduc qui aura su au préalable créer des liens de confiance, pourra ainsi prévenir certains débordements et l'aider à ne pas être son propre bourreau.

Mais la difficulté d'une action préventive est que, le risque pris dans un tel contexte, sera souvent majoré et valorisé par le groupe avec lequel il va falloir composer. Une fois de plus, la place des éducs se précise, pleine de complexité.

 

La destruction des biens intra-muros. Elle a trouvé sa place à des périodes bien précises, quasi ritualisées, telles que la nuit du Nouvel An où elle fête cette tradition par un feu d'artifice peu conventionnel ou encore, en réponse à des sentiments d'injustice lors de différends avec la police et ce, sur l'ensemble du territoire national. Si ces destructions sont bruyantes et interrogent l'ordre établi, elles vont assurément au-delà de ce qu'elles donnent à voir en première intention et plus encore de ce qu'elles donnent à penser dans leur dimension absurde et condamnable.

Passé ce premier écran de fumée, détruire pourrait être une réponse active toujours possible où ses auteurs, qui ont la sensation d'être en bout de chaîne et semblent ne rien attendre, selon P. Lacadée. Ils expriment ici leur désarroi dans des actes inadaptés qui se perpétuent dans leur propre espace de vie ressemblant ainsi à de l'autodestruction.

Une fois cette excitation retombée, tentons de créer des conditions apaisées et essayons d'en parler..

 

L'errance. Déambulations, immobilité, mouvements anarchiques ou ordonnés, non, nous n'assistons pas au dernier ballet de Pina Bausch mais bien à une occupation singulière de l'espace qui recèle en son sein une potentielle quête. L'errance sera nommée comme telle si elle n'est pas comprise et conservera alors toute sa dimension négative, un inquiétant désœuvrement à ciel ouvert, un drôle de spectacle.

Mais elle peut prendre une tout autre dimension si on l'envisage autrement, comme un mouvement inconscient à la recherche d'un étayage, d'un point de concordance entre l'intérieur de soi et le monde extérieur. Ce pourrait être un livre, un film, un enseignant, un lieu, un séjour éducatif et pourquoi pas... une ou un éduc. Et plus précisément, celle ou celui qui pourra accompagner ces jeunes vers cette valeur ajoutée dont ils n'ont pas conscience, à la rencontre de leur point de concordance comme un pas en avant vers leur avenir

 

Bien d'autres concepts sociologiques ou psychanalytiques présents dans la littérature pourraient allonger cette courte liste mais je ne voudrais pas à mon tour avoir des conduites à risque en déclenchant chez vous une impatience agressive à mon encontre avec ce texte déjà bien long et ce, juste avant de vous saluer !

 

 

 

C'est bien joli cette Odyssée me direz-vous mais, que nous apprend-elle vraiment, qu'est-ce qui a changé depuis le début de cette traversée alors que les côtes d'Ithaque sont enfin en vue ?

 

Tout d'abord, le code a changé. Plus précisément, le code vestimentaire !

En effet, les éducatrices et éducateurs que je rencontre chaque semaine se démarquent des « anciens » qui avaient une petite tendance à s'en remettre à leurs neurones miroirs pour se vêtir le matin. Ainsi, et ce n'est pas une légende, la ressemblance était parfois frappante avec les personnes dont ils avaient la charge, un mimétisme troublant qui invitait à cette question : « qui est qui, qui fait quoi, qui parle à qui ? ». Mes origines aveyronnaises étaient en éveil, je souriais, moi le désormais citadin tiré à quatre épingles, le Larzac était dans la rue ! Ceci dit, mon expérience acquise en addictologie et en prévention me laisse à penser que les jeunes gens, contrairement aux apparences, ne sont pas friands de trop de ressemblance qui évoque un gênant mimétisme qui au final inquiète plus qu'il ne rassure. Car l’envie est ailleurs, celle de s’identifier ne se trouve pas dans la ressemblance mais bien dans la différence.

Je les observe aujourd'hui, oui, quelque chose a changé, le dress code n’est plus le même, adieu veaux, vaches et cochons...

 

Mon autre observation, un peu moins fashion je dois dire, concerne la position des éducs de prévention dans le tissu politique et social. Un nouveau code pour le travail de rue, place à la transversalité et au partenariat.

Depuis la décentralisation, les politiques de la ville ont toutes invité à des interventions sollicitant beaucoup le partenariat, une mise en commun des compétences pour mieux accompagner les jeunes en difficultés et favoriser un maillage qui éviterait l'empilement des mesures.

Une invitation au « vivre ensemble professionnel » tout à fait louable mais amputée selon moi de l'essentiel à savoir « le désir de vivre ensemble », clef de voûte d’une Humanité retrouvée.

Bon, quand on est psy, on ne se refait pas !

 

Avant ces recommandations et ces temps perturbés, les éducs de rue travaillaient en intra-muros, tout se passait au niveau du Club correctement doté, on accompagnait les jeunes vers l’extérieur c’est-à-dire vers l'emploi qui leur tendait les bras, vers un accès au logement moins discriminant et exigent ou, le cas échéant, vers des soins psys ou addictos que les institutions spécialisées étaient en capacité d'accueillir dans de brefs délais. Aujourd'hui, la psychiatrie est exsangue tandis les troubles dépressifs anxieux flambent chez beaucoup de jeunes gens voire des troubles psychotiques structurels ou associés à des prises de stupéfiants. Quant à l'emploi et le logement, je vous laisse finir la phrase qui doit, j'en suis sûr, s'apparenter à une pensée commune et pleine d’optimisme, j’imagine !

L'assignation à résidence risque durer un peu plus que prévue.

 

Le contexte politique et économique a considérablement changé depuis une quinzaine d'années, ce qui a modifié le cadre d'interventions de beaucoup d'acteurs du social y compris des éducs de rue.

Le quartier est devenu une nouvelle limite très investie d’où il n’est plus évident de sortir.

Ce que l'on peut observer et qui complexifie considérablement les missions des uns et des autres est que d'un côté, les autorités encouragent à la gouvernance de soi, que chacun soi responsable et devienne l'artisan de sa destinée, autant de belles propositions qui se heurtent dans le même temps à une pénurie évidente de références, d'offres et de moyens. Une équation quasi ubuesque à tellement d'inconnues qu'Einstein lui-même ne pourrait résoudre.

Devant tant de réalité, l'état devenu débiteur a alors sollicité les acteurs locaux à s'unir et à trouver des solutions face à une organisation sociétale potentiellement menacée : Il fallait trouver un axe qui permettrait d'assurer la paix des quartiers, trouver une solution à bas coût de la gestion des conflits et de l'insertion. Cet axe tout trouvé : le partenariat et les bonnes âmes.

C'est le temps du bricolage, le Concours Lépine des innovations en tout genre telles que : les grands frères, les adultes relais que j'ai accompagné un temps et qui étaient en grande souffrance, les pairs aidants, les médiateurs sociaux, de santé etc..etc… des acteurs de terrain improvisés et volontaires mais souvent dépourvus de formations qui parcourent une cité qui leur colle à la peau dans des limites mal définies d'interventions créant plus de confusion que de cohérence et d'efficacité.

J'aime rappeler que lorsqu'une relation, quelle qu'elle soit, est portée par un enjeu alors, il n'y a pas de place pour les deux. Et enjeux il y a dans ces séduisantes et obligées cohabitations.

 

Dans le souci de ne pas déclencher le courroux de celles et ceux qui me font l'honneur de lire ce texte, j'ajouterai là que les partenaires en question sont assurément des professionnels honnêtes, sincères et engagés mais que, eux aussi, sont pris dans des enjeux institutionnels et des restrictions budgétaires qui génèrent de la prudence voire de la méfiance plutôt que de la confiance. Car s'associer et soutenir un suivi engagé par un autre venant de l’extérieur, même s’il est légitime, cet engagement c'est du temps, de l'argent, des personnes, précisément, tout ce qui manque dans nos tiroirs !

Dans ce contexte, les réunions entre partenaires se font bon gré mal gré, il faut mutualiser et être complémentaires, personne ne lâche vraiment mais tout le monde est en tension. Une fois de plus, un grand OUI à ces directives si chacun des acteurs avait les moyens humains et matériels pour mener à bien de telles ambitions.

 

Aujourd’hui, on accompagne moins vers l'extérieur, on cherche ensemble, on réfléchit en intra-muros. Le travail de rue doit jongler de plus en plus avec une aide sociale grandissante qui contraste d'une certaine façon avec ses missions initiales à vocation humanistes et quelque peu éloignées de leur l'Idéal devant ce parterre de contingences.

Si le partenariat est une méthode à disposition pensée en « haut lieu », la Prévention est, selon moi, plutôt un état d'esprit pensé sur le terrain qui s'enracine dans ses missions spécifiques d'accompagnements individuels, de projets, de sorties éducatives dans un cadre d’interventions porté par un temps long que l'on aimerait tellement compresser pour plus de rentabilité et d’efficacité.

 

Pour les éducs, il ne s'agit pas de se dresser sur leurs ergots en pensant que l'efficience de leur travail ne pourra passer que par le partenariat, pas plus qu'il ne faut se sentir à la solde du développement local ou devenir des acteurs de prévention de la délinquance. Il faut trouver sa juste place et la défendre dans cet espace complexe qui se veut aidant et bienveillant.

 

De nouvelles générations d'éducs spécialisé(e)s arrivent en Prévention via les formations en alternance pour qui l'expérience acquise est reconnue comme une valeur ajoutée, peut-être auront-ils d'autres regards et d'autres énergies que nous n'aurons pas eu, des perspectives enthousiastes pour faire exister avec finesse ce maillage sollicité par les pouvoirs publics, peut-être pas...

 

Enfin, un autre code a changé et celui-là, on ne m'en a pas laissé le pianoter sur le clavier (ou je n'ai pas voulu le faire ou, et c’est plus plausible, je ne sais pas !) aussi, je serai bref car sans véritables arguments, une intuition tout au plus.

Allusion ici à la numérisation de la société et à son invitation incessante au virtuel.

En Prévention, on lui a déjà donné un nom : la rue numérique. Je vous avoue humblement ne pas y être allé, tout au plus en avoir entendu parler mais sans plus. Est-elle peuplée ?...je n'en sais rien.

Ce que cela m'inspire, c'est que cette rue numérique, qui pose entre autre bon nombre de questions d’éthiques pourrait donner lieu dans le même temps à un « trou » numérique, celui qui mettra de côté ceux qui n'ont pas accès à ce support ou le manipule mal et qui sont relativement nombreux, contrairement aux apparences. Cette rue s'installe aux côtés d'actions de terrain qui elles, sont imprégnées de liens concrets, intenses, tournés vers l'intimité et l'histoire familiale, ces rencontres réelles qui traversent le temps et portent haut nos missions.

 

Cette société nous propose toujours plus de virtuel au moment précis où elle manque cruellement de    virtuoses. Étonnant, non ?

 

                                                        

 

 

 

 

                                                              CONCLUSION

 

 

Sous les traits de l'Association Frédéric Sévène, la Prévention Spécialisée m'a accueilli il y a aujourd'hui 25 ans. Elle m'a hébergé et m'a fait confiance avec mon diplôme de psy encore neuf faisant dans le même temps une place à ma naïveté et à toute mon ignorance. Et ainsi, de rien, je suis passé à presque rien. Avec la psychologie, c'est aussi la question de la subjectivité présente autant chez le public rencontré qu'auprès des professionnel(le)s qui était reconnue.

 

Une fois installés, nous nous sommes réunis et nous avons partagé le plaisir de penser ensemble nos pratiques professionnelles.

Je pourrais parler d'une lecture augmentée des cas cliniques présentés pour être raccord avec le libéralisme ambiant et ses invitations à toujours plus d’efficacité mais, désolé, il n'en est rien. C’est une écoute bienveillante, tranquille et respectueuse des paroles libres et entendues dans un espace démocratique que j’ai proposée aux équipes chaque semaine, rien de plus. Ma grande ambition avait atteint son but à savoir, que l'on parle et que l'on s'écoute. Mission accomplie.

Les thématiques principalement débattues étaient celles que vous avez parcourues au cours de cette Odyssée avec en toile de fond les questions éthiques qui étaient là un peu comme un fil rouge.

Comment faire et être dans cette posture éducative sur un terrain aussi vaste, comment accompagner en étant empathique et pas nécessairement sympathique, comment contenir ses affects lorsque l'on a à faire à la vulnérabilité des personnes en demande, à la condition humaine sans pour autant jouer les A. Malraux ?...

Peut-être, en partageant tout simplement avec ses collègues et en mettant sur notre « agora » ce que ce travail peut convoquer comme sentiments sans crainte d'être jugé voire déjugé.

Ça a été mon rôle durant toutes ces années, préserver ce lieu afin qu'il soit paisible même si je n'ai jamais vraiment pu répondre avec certitude aux questions posées en leur disant comment faire, sans toutefois avoir omis de leur dire de ne jamais renoncer à penser. Mais pour ça, je leur fais amplement confiance.

 

Les équipes éducatives font face aujourd’hui à une Autorité pas toujours bien lisible dans ses orientations de travail conjuguée à un authentique sentiment d’insécurité quant à leur avenir alors qu'elles ont grand besoin de sérénité. C'est sans doute pour cela que sur le terrain, faute de références stables, on cherche et on investit ses propres méthodes auxquelles on a besoin de croire, on agit comme des artisans qui s’adaptent pour exister et poursuivre au mieux les missions qui nous sont confiées. Un fonctionnement qui n'a rien de déviant, rassurez-vous, mais qui invite tout simplement à quelques petits arrangements avec nous-même afin de donner un sens aux actions engagées que l’on pourrait résumer ainsi : on respecte la réglementation générale mais, on produit local !

 

Un peu avant dans ce texte, j'ai parlé de transdisciplinarité pour mieux situer cette Prévention Spécialisée et tenter d'en comprendre sa complexité.

Comme l’Écologie, sa sœur jumelle hétérozygote, elle interroge le Sujet dans son environnement, dans son individualité en tant que personne et citoyen responsable mais aussi en tant que sujet individué au sein de la collectivité. Une approche pas toujours consensuelle dans ses interventions et ses champs d'actions variés qui sollicitent le temps long au rythme de pratiques pas toujours comprises car peu rentables dans l'instant.

En effet, elles obligent à se projeter en égratignant au passage le sacro-saint plaisir immédiat et peuvent le cas échéant bousculer l'ordre établi en suggérant une remise en question de directives technocratiques venues d’en haut un peu trop idéalisées et tellement éloignées du terrain.

Nous sommes ici à la croisée des chemins, un écriteau nous indique la direction de l’efficacité, l’autre celui de l’éthique et de la prudence, pourquoi ne pas prendre plutôt le chemin des écoliers, on verra bien...

 

Au fil de ces rencontres hebdomadaires, la Prévention m'est apparue comme un espace unique sans être toutefois marginal, vaste mais pas pour autant un état sans limite, un lieu où l’on accueille l’énigme de l’Autre et son roman familial, des contrées parcourues par des professionnels engagés, parfois fébriles ou très sûrs d'eux, de temps en temps emportés mais toujours prêts à penser leurs missions, à actualiser leurs connaissances et à remettre l'ouvrage sur le métier.  En quelque sorte, les pros du « pas de côté », ceux sont eux !

Et vers eux, jamais durant toutes ces années je n'y suis allé à reculons.

 

C'est au regard de tout cela, et bien plus encore, que je souhaite que cette Prévention Spécialisée telle que je l'ai connue vive encore longtemps, qu'elle soit bien traitée dans son essentiel où se tissent des projets, des ailleurs, où se parlent des vies chaotiques et incertaines, qu'elle soit entendue dans l'inaudible et vue dans ce qui ne se voit pas d'emblée où se partage l'occasion d'un possible.

 

Elle est complexe, c'est vrai, elle ne peut se contenter de réponses simples mais c'est précisément grâce à cette complexité qu'elle fait parler d'elle et dans le même temps qu'elle invite à parler ceux qui l'habite. Elle propose le débat, elle réanime les consciences, la démocratie retrouvée n'est pas loin.

 

Je cède ma plume (ou plutôt mon clavier) à une autre ou un autre qui viendra et écoutera encore longtemps tous ces récits, des narrations à venir qui contiendront en elles l'essence et la survivance de la rebelle Prévention Spécialisée.

Je souhaite une bienvenue sincère à celle ou celui qui...

 

Le chemin que je vous ai proposé durant cette traversée se termine bel et bien. Je vois Ulysse accostant sur son île où l’attend Pénélope, elle lui sourit. Les Dieux du stade se préparent, Paris 2024 les attend.

Quant à moi, un peu à l’image de ce long voyage, mon texte se termine en vue des côtes du Lot et de l’Aveyron qui m’attendent elles aussi, je file vers mes Jeux à moi, c'est mon retour au bled.

 

 

Olivier Wagner, psychologue clinicien, psychothérapeute

Association de Prévention Spécialisée Frédéric Sévène

Mai 2024              


La régulation clinique


« Dans nos théories et dans nos catégories conceptuelles, nous opposons individu à groupe et organisation à groupe, dans la mesure où nous supposons que les individus existent isolément et qu'ils se réunissent pour former des groupes et des organisations. Tous cela n'est pas correct et n'est qu'un héritage de conceptions associationnistes et mécanistes. L'être humain avant d'être une personne est toujours un groupe, pas dans le sens où il appartient à un groupe mais dans celui où sa personnalité est un groupe »

(José Bleger 1967)

 

L'association Frédéric Sévène se dote d'un « dispositif clinique » dénommé « régulation d'équipe » à partir des années 2005.

Après une première guidance exercée par un anthropologue, J-M Viala, alors directeur de l'association, demande à un psychologue sensibilisé aux problématiques du groupe d'intervenir au sein de l'équipe éducative afin de faire évoluer les relations inter-individuelles qui apparaissent alors comme affectant le bon déroulement du travail que doit effectuer le Club de Prévention.

Le premier groupe se réunit en janvier 2011 avec l'équipe éducative uniquement. Le dispositif évoluera pour devenir une véritable « régulation d'équipe » (c'est à dire impliquant tout le personnel) à partir de l'année 2014 et devenir le dispositif toujours en place à l'heure actuelle.

L'objet de cet écrit est de rendre compte du travail effectué dans ce type de groupe, d'une part en définissant le travail unique qui s'y déploie, et d'autre part en relevant quelques moments importants de son évolution.

 

  1. Choisir un dispositif clinique et les conditions de sa mise en place

 

Ce qui singularise le plus certainement le travail effectué par l'éducateur œuvrant dans un club de prévention est son itinérance persistance et son retour de « voyage » tout aussi récurrent. Il est probablement aisé dans ce contexte de naviguer entre le mal du pays et le désir insistant de repartir en voyage.

La pause effectuée « au club » ne doit pas être une errance de plus mais l'occasion de partager les récits de voyages et les tensions intimes qui s'y produisent. Il y a toujours ou presque la tentation de faire de son voyage le plus beau ou de partager sa transformation (parce que les voyages forment et transforment) comme la plus juste, la plus exacte et de faire de son voyage celui qui fait advenir le plus bel humain, qui fait advenir la plus intense transformation.

L'errance intellectuelle et subjective, cette fois-ci, serait de se fermer aux voyages des autres avec le risque de ne plus pouvoir partager de récits et de ne plus pouvoir vivre ensemble en se contentant d'un vivre à côté et sans partage.

Ne plus partager de récits de voyage c'est aussi perdre la possibilité de mettre en commun une certaine manière de faire voyage, une certaine manière de faire rencontre, et de donner à l'autre les moyens de faire face au vif de ladite rencontre. C'est là, précisément, que se situe le travail de « régulation d'équipe ».

 

Partager les récits de voyages, autrement dit partager avec les autres voyageurs ne va pas de soi.

Le voyage, s'il instruit, provoque aussi d'intenses remous internes qui ne tarderont pas de s'immiscer entre les membres voyageurs de l'équipe. Alors les insinuations transpirent dans les récits des échanges entre les membres de l'équipes. Aigreurs et rancœurs, sinon rancunes ou silences froids glacés par les années, ponctuent les voyageurs qui érigent tensions et crises comme unique dialogue.

Les groupes de régulation se concentrent sur cette glaciation des échanges, d'une part en redonnant à la parole sa vertu transformatrice et vivifiante, et d'autre part en reconnaissant avec l'équipe que cet état de fait ne peut désormais plus perdurer dans le temps, puisque tout le monde en souffre au point de ne plus prendre aucun plaisir au voyage.

Redonner place à la parole ne va pas de soi. Quand les mots n'ont eu pendant une longue période qu'un seul élan, celui de cacher une parole habitée et sensible, la transformation demandera du temps et de la patience. Au fond, devant ces autres partenaires de voyage, persiste presque toujours le sentiment ou la crainte que sa parole sensible, c'est à dire pleine d'hésitations, d'allers-retours, d'erreurs et d'approximations fasse l'objet de dégradations (moqueries, jugement porté à la hâte, sentiment d'incompétence). Souvent une fois suffit pour le parleur, et la douleur est telle qu'il n'est plus possible de voyager à plusieurs.

Il faut ainsi quelques conditions pour que se développe une possibilité de coopération qui intègre la conflictualité : on peut débattre sans se battre ! Mais cela est une conquête, il faut bien le reconnaître.

Dans un tel dispositif, celui de la régulation d'équipe, on ne fait que parler, on ne sort pas la parole de son contexte autrement dit les récits des voyageurs ne sortent pas de l'« écrin » du groupe. Et puis la parole n'a plus la même saveur loin des feux de camps de la fin de soirée.

 

 

On ne met pas en danger la parole d'autrui et on ne l'instrumentalise pas non plus. Si cela arrive on le reprend en groupe. On fait aussi de son mieux pour ne pas déployer une parole « barbare » à l'encontre d'un absent.

L'absent n'a pas toujours tort de l'être et qui part à la chasse ne perd pas forcément sa place ! En somme parler librement oui, mais on ne saurait se corrompre par la haine gratuite et sans réponses de la place vide ou adressée à la place vide !

Redonner à une équipe son dynamisme et son mouvement naturel, respecter les singularités de chacun tout en œuvrant ensemble dans un but commun et cohérent est un peu l'impossible de la régulation d'équipe. Et comme c'est une visée notre intention est toujours de tendre vers.

 

  1. L'évolution du groupe

 

Une des premières vertus de la prise de parole en groupe est d'entendre parler son collègue voyageur comme il ne l'avait jamais fait auparavant. Mais il s'agit également de découvrir ce que l'on veut vraiment dire soi-même. Ce quelque chose qu'il nous avait été impossible de dire jusqu'alors. Le retour immédiat et in vivo du compagnon de voyage permet de préciser sa pensée et d'énoncer son souhait, son désir (avoir un projet en tête depuis longtemps par exemple).

Parfois la prise de parole ouvre à la prise de conscience que sa place n'est plus dans un service si ouvert, que cela ne correspond plus à ses souhaits profonds et que le défaitisme que l'on pouvait sans cesse afficher recouvrait une vraie lassitude que la critique tous azimuts ne parvient désormais plus à recouvrir.

Ce qui marque très fortement les premiers temps de ces réunions de voyageurs est étonnamment douloureux pour une telle équipe. Il est demandé surtout de la sécurité. La peur domine la crainte d'une instrumentalisation de la parole contre autrui est une attente redoutée !

 

Les espaces sont poreux, les problèmes de la cité sont entrés au siège de l'Association (vol et effraction), un camion a été brulé. Des évènement inquiétants et violents sont ramenés dans ces premiers temps de régulation comme s'il avaient eu lieu la semaine dernière (ce qui n'était pas le cas) et ils attaquent la possibilité même de se figurer une temporalité. Il y a dans ce contexte un grand déficit de symbolisation. Autrement dit, les voyageurs vivent des expériences périlleuses qui s'accumulent et saturent leur capacité de faire un récit cohérent de ce qu'ils vivent et éprouvent.

Le binôme, soit le voyage à deux, est à la fois un refuge et une prison. Refuge car à deux on a moins peur mais aussi carcan car il n'est plus possible de partager ses expériences de voyages avec les autres. La réflexion s'appauvrie et on recherche un coupable pour alléger le malaise : le CA, le collègue, le directeur, le psy la société...etc. La plainte qui doit toujours être entendue, domine jusqu'à emboliser la vie du groupe.

 

Si la question des relations interpersonnelles a beaucoup occupé les premières dates des temps de paroles de l'équipe des voyageurs, le sens et la place de chacun ainsi que l'aspiration à un renouveau apparaît comme un souhait plus actuel.

Les dernières années sont marquées par un tel renouvellement notamment de l'équipe, avec pour autant le maintien d'un personnel expérimenté. Un transfert des savoir-faire peut se dessiner par la pratique mais aussi oralement.

 

Ce qui change également, c'est le fait nouveau selon lequel on fête les départs. Il y a un temps d'adieu. Cesse alors les départs secs, mécontents ou furieux. On prend le temps de se quitter de dire ce que l'on souhaite partager avant de se séparer. On peut figurer les départs qui renoncent à être des ruptures.

Il est aussi un peu plus aisé, mais ce n'est pas encore totalement abouti, d'aborder le cœur du métier : le travail de rue.

Il s'agit là d'une question redoutable en fait, il y a presque toujours une affaire de doigté, de bon moment où savoir se retirer, ou bien au contraire d'affirmer se présence. Il n'y a pas de recettes, pas de procédures pensées en amont.

Par contre on peut se concentrer sur les conditions d'un plein exercice de ce travail d'équilibriste.

La liberté d'abord : on ne fait pas de rencontres dans la contrainte, on n'est pas à l'aise dans l'injonction, on perd ses moyens dans le chantage. Le sens ensuite mais ne devrais-je pas dire toujours : pourquoi y aller et surtout pour qui ? Tout travail de rue mobilise ces questions et bien d'autres encore (y parvenir ou pas, avec le gain ou la perte narcissique que cela implique pour le professionnel).

 

  1. Quelques remarques conclusives

 

Deux points pour conclure :

 

Il demeure toujours une idée fixe dans cette institution, on pourrait dire un « fantasme groupal » : l'autre (l'éducateur, le directeur, le CA, le Département, les partenaires, le psychologue régulateur probablement aussi) est toujours soupçonné de ne pas faire ce qu'il faut, de travailler à l'économie, de ne pas être à la hauteur, de ne pas vraiment vouloir le bien de son prochain, de refuser obstinément son écoute. Il y a un soupçon tenace qui traverse les années et qui touche même les professionnels nouvellement intégrés.

L'insécurité peut perdurer et nourrir un imaginaire toujours prompt à s'enflammer et à s'entretenir de sa propre flamboyance.

 

Il me semble qu'à ce moment de l'histoire de l'Association, il serait souhaitable que ces différentes instances montrent une détermination à se parler plus souvent.

Bien sûr, il ne s'agira pas pour chacune de ces parties de se draper dans son savoir ou sa fonction et d'émettre des sons depuis son pupitre, mais bien davantage de se parler, d'évoquer ses craintes ou ses espoirs pour l'avenir, de faire tomber quelques vieilles croyances (ceux qui savent, ceux qui ne savent pas, ceux qui pensent, ceux qui exécutent...) bref de ne plus travailler en silo !

 

Pierre Chouet, Psychologue clinicien

Avril 2023


La réunion clinique ou… un temps d’accompagnement


Préambule : Le texte que je vous propose ici correspond à une perspective théorique de ce que devrait être une réunion clinique, de ce que l’on devrait y trouver dans l’Idéal, celui du plaisir de penser ensemble et d’aller de découvertes en découvertes.

 

Ni à Frédéric Sévène ni ailleurs, je n’ai rencontré cet Idéal mais sachez, chères lectrices et chers lecteurs que je ne renonce pas, j’y travaille, nous y travaillons chaque semaine…

 

La Prévention Spécialisée invite ses acteurs de terrain à intervenir dans un vaste champ où se croisent et se recroisent des personnes, des jeunes... « comme ils disent » mais pas seulement.

Des espoirs et désespoirs, désespérances et espérances, des âmes en peine, des histoires de vie, des drames, des envies, des regards en quête d’avenir tandis que d’autres détournent leurs yeux et scrutent leur passé, comme accrochés.

C’est dans ce théâtre de la rue que l’éducateur accomplit sa mission en marchant vers une rencontre hypothétique, improvisée, parfois attendue et peut-être espérée.

Mais dans ce contexte spécifique, l’acte peut aussi être de passage et inquiéter l'ordre public, un acte qui précède une pensée souvent en mal de repère et de cohérence….

Alors, si la Prévention Spécialisée offre un cadre où il fait bon marcher, il apparaît aussi nécessaire de pouvoir penser en équipe ces actes plus ou moins passagers, ces demandes et ces projets en voie de formulation et d’échanger autour de ces thèmes même si des résistances s’installent çà et là dans les récits partagés lors des réunions. L'anonymat, étendard de la Prévention Spécialisée (et des courageux des réseaux sociaux), s'immisce parfois dans ces échanges comme la garantie absolue et protectrice du destin du récit à venir. Il ravit alors la place de ce que je préfère quant à moi nommer l'intimité, une intimité du récit dans le sens où il restera dans les murs de l’institution et où sa confidentialité sera assurée.

En effet, faire de celle ou celui dont on parle un(e) anonyme, peut être une autre souffrance qui ajoute à la fragilité déjà présente de l'estime de soi. A suivre, à élucider, à discuter assurément...

Avant toute chose, il faut observer que l’éducateur spécialisé est un être un peu à part, pour certain marginal. S’il participe à la vie de la Cité, il n’y a pas la part active de celui qui fabrique du « sonnant et trébuchant » et ne participe pas ainsi à grossir le Produit Intérieur Brut du pays. Il est incalculable sans être pour autant imprévisible, sa rentabilité est ailleurs… Sa formation est une mosaïque d’apports théoriques, de stages mais aussi d'intuitions empruntées à la biographie de chacune et chacun, une juxtaposition de données entre le cœur et la raison parfois difficiles à lier entre elles qui complexifie la perception objective du sujet qu'il va rencontrer, ce temps passé avec l'énigme de l'Autre et auprès de qui il se destine à travailler. Et que dire encore de ce même éducateur qui évolue dans un espace qui ne propose comme cadre de travail qu’un extérieur aux contours incertains et qui l’invite à arpenter la rue, la même que chaque habitant emprunte au quotidien dans une perspective de « vivre ensemble », un slogan prometteur mais amputé de l'essentiel qui ne pourra exister que s'il est associé au désir...au désir de vivre ensemble.

L’intervention en Prévention Spécialisée suggère des situations souvent compliquées à penser et à gérer du fait même de « jouer à domicile », de la diversité des lieux, du temps anachronique qui rythme les rencontres confinées dans un temps souvent compressé (le fameux « vite fait ») et parfois de la précocité déroutante observées chez des très jeunes privés de rêverie enfantine et dont les comportements aux allures border-line, pensait-on, étaient plutôt la propriété des adultes.

Les temps changent, le rythme s’accélère, les humeurs aussi…

La complexité de ces rencontres se situe aussi dans le tissage si singulier des « liens de quartier » où l’abondance des interpellations improvisées côtoient l’absence de demandes plus concrètes et réfléchies chez un sujet en mal de mots pour exprimer son ressenti intime qu'il va confier alors à ces « passants de la rue » disons…à sa façon et qu'il faudra décrypter. C'est donc bien à un exercice aux apparences anodines et pourtant peu aisé que se livrent ces professionnels face à la complexe mission de la prévention que l’on pourrait traduire littéralement par : « arriver avant ».

Comment arriver avant que des comportements encore non structurés ne dominent un tableau clinique plus problématique en faisant symptômes et dans le même temps, comment ne pas être pris dans cette relation d'aide qui sollicite fortement les professionnels dans sa dimension contre-transférentielle où les affects convoqués fluctuent sur une large échelle émotionnelle allant d'une omnipotence réparatrice à une impatience agressive au regard des situations vécues à l'instant où chacun tend vers le plus de neutralité possible, autre traduction de l'ambitieuse bonne distance éducative.

C'est précisément au fil de ces inconforts et de ces questionnements dans cet espace-temps soutenu et validé par l’association que la réunion clinique a pris place, une place qu'il me plaît de définir simplement comme : un temps d’accompagnement.

Accompagner une équipe de Prévention Spécialisée, c’est avant tout marcher à ses côtés, être à son écoute, être attentif à ce qui est dit ou tu, c'est ramener à l’intérieur des murs par la confiance instaurée l’extérieur et son cortège d’affects. Ce transfert des contenus de la sphère privée sur la place publique (la réunion) se fait au rythme d'une parole partagée et respectée qui pourrait être entendue comme la symbolisation de ce qui a été agi afin de rendre intelligible, cohérente et légitime la position éducative prise en direct sur le terrain et désormais visible par tous.

C’est à partir de ce constat mais aussi de l’expérience acquise et de la singularité du travail de rue que l’humilité, le doute et la confiance sont devenus nos authentiques référentiels pour mieux saisir cette mission afin d’être au plus près de ce promeneur de la rue. Et c’est donc à cette marche quotidienne dans la Cité que la réflexion clinique a emboîté le pas.

Dans ce temps consacré à l’écoute du travail éducatif inscrit dans la réalité du terrain, on ne peut omettre que c’est aussi le moment de la rencontre avec la part intime du professionnel. Je fais référence ici à celle qui apparaît petit à petit au fil des récits énoncés et vient solliciter des affects refoulés qui pourtant ne demandent qu’à s’exprimer. Ceux-là même auxquels les Pink Floyd faisaient allusion dans leur album : « The dark side of the moon » (la face cachée de la lune) ou que les cinéphiles avertis auraient associé quant à eux au côté obscur de la force dans un désormais célèbre Star Wars !

Comme nous le savons, le travail de rue entraîne l’intervenant loin des limites palpables de son bureau et, dans le même mouvement, au plus près de son histoire intime qui l’accompagne, fait de lui ce qu'il est, une empreinte qui s’inscrit inéluctablement dans les liens établis. Pour illustrer cette dernière remarque, je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous cette pensée à la fois simple et non moins efficace : « quand on s'en va, on s'emmène ! ».

Et c'est bien de cela dont il s'agit...

C'est dans ce contexte si singulier que de telles rencontres lointaines maintenues dans un entre-deux trop privé pourraient très vite prendre les chemins de traverse et faire de cette rencontre le lieu de toutes les tentations et des excès (séduction, pouvoir, agressivité, copinage…) qui prendraient place dans un projet éducatif devenu à cet instant incertain et fragile. N'oublions pas que la relation d'aide est potentiellement maltraitante si elle enferme celle ou celui à qui elle s'adresse dans le désir de l'Autre.

Alors, l'invitation à évoquer ce « voyage en altérité » est suggérée, on parle, on prévient...

Si donner une place à la clinique dans le cadre de la Prévention Spécialisée c'est reconnaître la part de subjectivité de l'ensemble des acteurs impliqués, c’est aussi admettre que les données environnementales, conjoncturelles et sociales ne sont pas les seules sur la sellette pour appréhender certaines trajectoires de vie qui attirent l’attention et peuvent inquiéter. En effet, l’impatience, l'exigence teintée de contenus agressifs ou encore les consommations de psychotropes souvent présentes dans la rencontre ne peuvent être réduites à un simple effet de groupe d’adolescents désœuvrés en mal d’inspiration ou à une conjoncture peu encline à l'épanouissement des plus jeunes mais traduisent, à n’en pas douter, des souffrances originelles plus ou moins refoulées qui s’expriment sous ces formes malhabiles et qui doivent toutefois être prises en compte. A ce sujet, on retiendra que si les travailleurs sociaux sont au contact d'adolescents intranquilles, ils sont aussi de plus en plus exposés à des pathologies psychiatriques, faut-il le rappeler. Un constat évident en forme de travaux pratiques avec ce qu’écrivait G Canguilhem dans son ouvrage : « le normal et le pathologique ».

De plus, ces réunions hebdomadaires consacrées aux jeunes rencontrés au pied des immeubles ou lors de séjours organisés ont pour but de mieux penser les suivis récents ou en cours, elles envisagent aussi les éventuelles orientations vers les partenaires du champ sanitaire et/ou social avec qui, la prise en charge se poursuivra, s’il y a lieu. Comme nous le voyons ici, il s’agit donc d'interroger sa pratique dans sa globalité en appréhendant le sujet dans les excès de son « ici et maintenant » sans pour autant négliger son histoire de vie dans le souci de maintenir un suivi à l'endroit où beaucoup d'autres intervenants ont tourné les talons.

En d’autres termes : Être là.                    

L’ajout du regard de la clinique permet ainsi de prendre en compte des problématiques variées touchant notamment à la recherche d’une identité fragilisée par des assises narcissiques douloureuses, un cadre familial instable ou par un environnement social mal compris vécu souvent sur un mode persécuteur par le sujet lui-même où le sentiment voire la certitude de ne pas y avoir de place domine.

 

Le contenu des réunions ou des « variations sur le même thème ».

L’accompagnement tel qu’il est proposé consiste en premier lieu à réfléchir, à clarifier et à mieux comprendre des situations toutes différentes à partir d’éléments bio-psycho-sociaux les plus précis possibles. L’approche clinique, qui sollicite fortement les sens de l’observateur, permet d’ajouter une dimension au travail de rue en faisant une sorte d’inventaire du réel et, par cet acte intelligent et attentionné, de prendre en compte à la fois des données objectives recueillies mais aussi la partie cachée de l'iceberg c'est à dire, la subjectivité des personnes en présence toujours dans le souci avoué de donner un sens au suivi proposé.

Travailler sur les capacités d’observation telles qu'elles sont envisagées dans cette instance consiste ici à rendre l’« objet » visible c’est à dire le mettre à distance de soi en évitant le flou relationnel sans toutefois le perdre de vue. La parole partagée permet alors de s’ajuster symboliquement dans ces situations complexes qui n’apparaissaient pas comme telles de prime abord tout en préservant la sphère privée du professionnel. Un savant équilibre à trouver, une sorte de parole sur le fil...Le récit rapporté à distance des affects devient ainsi plus intelligible, son contenu s’organise au rythme de l’énoncé du narrateur et peut prendre parfois un sens tout autre que celui entendu dans le “feu de l’action”, un mouvement en forme de « pas de côté » que nécessitent ces rencontres et ce temps passé avec l'inconnu.

Ce travail de réflexion autour des récits entendus et pensés prend également appui sur différents concepts théorico-cliniques (sans visée diagnostic) qui peuvent parfois aider à reconsidérer une orientation à la prise en charge engagée à partir de moyens nouveaux tels que le relais par un collègue, l'orientation vers un partenaire, l’instauration nécessaire d’un temps de latence dans les liens établis, etc...etc... C’est dans ce mouvement que des éléments de dégagement peuvent alors émerger au moment où un désir de soins exacerbé pourrait prendre le pas sur une attitude éducative rationnelle. Une invitation ici à aborder la question de la préconisée « bonne distance » célébrée comme il se doit dans tous les bons manuels et dans toutes les « bonnes » formations. IRTS,... si tu m'entends !

Ce temps d’accompagnement peut également être perçu comme un lieu de découverte et d’apprentissage car il offre, par son interactivité et sa diversité, la possibilité d’acquérir de nouvelles connaissances dans différents domaines et renforcer ses capacités individuelles en ayant une meilleure lecture de sa mission par une stimulation intellectuelle et culturelle des savoirs de chacun des membres de l'équipe. Et sans oublier qu'il faut, le cas échéant, narcissiser, rassurer, encourager parfois cette équipe car, il faut bien l'avouer, la rue ne fait pas toujours de cadeaux.

Il va de soi qu’un tel travail ne peut se faire que dans un espace-temps dédié à cette approche, un lieu d’écoute paisible où la pratique qui est au cœur des débats fait l’objet d’échanges dans un temps long sans jugement des postures éducatives prises qui contrastent avec les demandes expresses dans un “ici et maintenant” où s’expriment souvent l’arrogance, l’exigence et l'ambivalence des sentiments de certains jeunes en proie au doute dont le salut semble être le recours à des réactions de prestances pas toujours adaptées dans un espace public délimité, bien connu d’eux et donc rassurant.

 

Afin d’être un peu plus concret, voici quelques exemples de thèmes qui peuvent être traités en réunion :

 

L’accueil et le suivi individuel ou en groupe des jeunes avec ou sans demandes précises formulées,

thèmes incontournables vous vous en doutez mais, pas que…

 

Le travail auprès des familles, essentiel, qui ne peut être le résultat d’une initiative personnelle, isolée voire intuitive. Un accent est d’ailleurs mis, lors de présentation de tels cas, sur l’extrême prudence qu'une telle démarche requiert. En effet, il est bon d’évaluer ensemble le bien-fondé de ces interventions si particulières où se côtoient dans le même mouvement la parentalité d’un côté et l’adolescence qui flambe de l’autre. Rencontrer une famille n’est pas un acte neutre. Il peut être porteur et être une valeur ajoutée au suivi mais il peut aussi être interprété comme une trahison par le jeune en conflit avec sa famille qui peut se sentir menacé ou encore comme une ingérence dans son espace intime lors d’une visite à domicile et entraîner une rupture des liens à l’endroit même où l’on voulait les intensifier.

 

L’urgence, notion associée aux nombreuses demandes et aux besoins à satisfaire de suite qui se manifestent dans le temps de l'Autre. C’est une position potentiellement inconfortable pouvant faire naître un sentiment d’impuissance voire de castration chez l’intervenant qui peut se sentir à cet instant-là instrumentalisé et démuni. Le travail clinique consiste ici à proposer une lecture autre que celle faite classiquement à savoir une défiance ou une volonté délibérée de nuire à l’éducateur désireux pourtant d'aider (premier ressenti désagréable qui s’impose) en faisant ce fameux pas de côté cité plus avant dans ce propos. Ainsi, cette même scène peut alors être interprétée comme un mécanisme de défense face au fantasme de soumission ou de passivité que peut contenir cet « aller-vers » trop intrusif où la relation privilégiée à l’adulte peut susciter de la méfiance, de la peur voire du rejet. Ainsi entendu, ce ressenti négatif du professionnel peut être géré autrement en donnant du sens aux affects convoqués par l'intimité de cet entre-deux sans créer de rupture au suivi voire en l'enrichissant de nouvelles données.

 

Le sentiment d’insécurité parfois présent sur le terrain en fonction de l'actualité du quartier peut inquiéter et fragiliser celle ou celui qui le vit. Ainsi, lorsqu’il est parlé paisiblement et identifié, ce sentiment à priori négatif peut devenir un authentique cadre au travail éducatif. Une limite sécure, un contenant psychique face aux excès de confiance potentiels qu'autorisent ce travail de rue.

 

Les séjours en groupe à venir ou réalisés font eux aussi l’objet d’études et de nombreuses discussions. Cette thématique a permis notamment de distinguer la dimension éducative de l’animation qui ont des ressemblances notables mais aussi d'importantes différences. Il est à noter d'ailleurs que cette confusion est souvent observée voire entretenue par les partenaires qui verraient bien en l'éducateur des qualités d’animation qui ne seraient pas pour leur déplaire !

Je voudrais ajouter que la diversité des thèmes abordés et leur complexité est aussi une façon originale voire quelque peu décalée de parler des termes du mandat de l’intervenant dans le sens où, ne l’oublions pas, ce sont bien des termes précis inhérents à la Protection de l' Enfance qui font office de cadre à la mission de chacune et chacun comme un contenant légal face à ce vaste champ d'intervention. S’interroger sur tous ces possibles, renforcer ses capacités intellectuelles, harmoniser un travail d’équipe en faisant de la singularité de chacun une richesse d’écoute et de partage, sont autant d’éléments qui améliorent l’accueil et le suivi des personnes rencontrées avec l’idée qu’il devient possible pour un instant “d’habiter” avec satisfaction son identité professionnelle sans craindre pour autant de rendre des comptes d’un travail accompli pourtant loin des regards indiscrets. C’est un cheminement qui se fait en mobilisant le potentiel des personnes présentes et en s’appuyant sur les regards croisés du groupe à partir d’une parole qui s’inscrit ici comme une règle incontournable dont chacun devient garant.

 

Statut et place du psychologue

Le statut du psychologue en tant que salarié de l’institution n’apparaît pas contradictoire à une telle pratique dans la mesure où le cadre de cette réunion hebdomadaire (la fiche de poste) est consacré exclusivement à l’étude clinique de suivis engagés pas plus d’ailleurs qu’il n’est une instance de prises de décisions institutionnelles. Ici, on n'analyse pas les affects, on les nomme. L'intimité inhérente à la relation éducative est présente, pas l'intime de même que la confidentialité des échanges est une règle reconnue. Le psychologue fait donc partie intégrante de l’équipe et même si son champ d’intervention est différent, il se situe à côté de l’éducateur… jamais au-dessus !

Il est également important de préciser que ce lieu n’a pas pour fonction d’être un exutoire aux manques et aux frustrations éventuelles des unes et des autres pas plus qu’il ne répond à une commande dissimulée de la direction en vue d’apaiser des esprits rebelles ou encore de canaliser l’agressivité supposée d’une équipe en colère. On ne se débarrasse pas de la parole, on ne la jette pas, on l’écoute, on la réceptionne et surtout, on la respecte.

Ce bref chapitre rappelle, si besoin était, que chacun dans une institution a un mandat inscrit dans une loi écrite, un référentiel qu’il est impératif de connaître, d'appliquer au plus près et de respecter afin de rendre possible et cohérente toute démarche entreprise qu’il s’agisse de l’équipe éducative, du personnel administratif, technique ou de direction. Le psychologue n’échappe pas à la règle, il a lui aussi son mandat et il doit le respecter !

                                           

Conclusion

Avant toute chose, je voulais souligner que cette volonté institutionnelle affichée de donner à la clinique une telle place est à la fois bienveillante et adaptée.

Pourquoi ?... Non seulement parce qu'elle prend en compte la part subjective de chacune et chacun mais aussi parce que cette même clinique répond à une préoccupation que les pouvoirs publics et les « anges bibliques de la recommandation » nomment la bonne conduite associée à son inséparable acolyte les bonnes pratiques aux accents infantilisants qui invitent à positionner les personnes suivies au cœur du dispositif et pour lesquelles les objectifs sont évalués et réajustés si nécessaire en vue de son mieux-être. C’est ce que nous faisons avec le contenu de cette réunion en satisfaisant à notre façon au cahier des charges et en participant d'une certaine façon à la rédaction du Compte Rendu de Mission par cette collecte visible et non anonyme des interventions réalisées.

Une volonté qui invite à tendre vers toujours plus d'attention à l'adresse du public rencontré qui est également vu dans sa subjectivité, c’est à dire au-delà des seuls comportements qu'il donne à voir. Une façon de prendre soin qui repose autant sur l'engagement éducatif visible sur le terrain que sur un engagement plus personnel entendu lors des réunions où la parole est reconnue par l'ensemble des acteurs de l'institution, qu'elle a une valeur certaine et qu'elle peut se déployer dans un espace de liberté démocratique appréciable.

Comme vous l'avez bien compris maintenant, il s’agit en premier lieu d'entendre cette intranquillité propre à ce temps de la vie qu'est l'adolescence en prenant soin de ces jeunes pour qui il n’est pas toujours évident de vivre, et dans le même temps de prendre soin de ces récits rapportés en vue de faire vivre, de la façon la plus opérante possible, le projet éducatif en cours.

L’esprit critique, les contradictions, les agacements parfois les silences qui font vivre ces réunions sont les bienvenus dans ce temps qui préserve la vie privée des intervenants et ne répond pas nécessairement aux sirènes de la consensualité. Fi de l’indifférence et des certitudes et bienvenue aux doutes qui sont notre substantifique moelle, notre véritable liant. Ici, être bon ou mauvais n’est pas d’actualité. Aucun smiley content ou pas content ne vient ponctuer une présentation de cas ou pire encore la mesurer car la question est d’Etre au plus près de cet Autre en difficulté en tenant compte de ce qu'il est et non pas de ce que l’on voudrait qu’il soit.

L’observation clinique interroge la fonction contenante de celui qui accueille et ainsi, par une relecture distanciée des vécus, l’éducateur apparaît plus enclin à mieux entendre les répétitions du passé présentent dans ces suivis qui font souffrir en proposant un accompagnement éthique et bienveillant. Une réponse à la confusion possible des sentiments devant l'énigme que représente cet Autre. Ainsi, elle aide à réfléchir ensemble et autrement en restant au plus près de ceux dont la difficulté de verbalisation est justement un point douloureux de leur existence. Car lorsque l’on travaille avec des personnes dont le langage plus corporel que symbolique rend étrangères à soi les émotions ressenties et valorisent l'acte, il apparaît nécessaire voire indispensable de les parler et de les penser afin de ne pas être nous aussi dans le passage à l’acte…éducatif !

Si ces déambulations quotidiennes conduisent à rencontrer ces corps oubliés au pied des immeubles, il s’agit aussi de les voir sans les juger mais en les surprenant par notre capacité à créer des liens de confiance et à accueillir ces manques non identifiés qu'ils tentent souvent de dissimuler par des réactions de prestances voire d'hasardeuses apparences. Alors, modestement et humblement, la mission des professionnels de Prévention Spécialisée pourrait être envisagée comme une sollicitation à entendre sa vie autrement et contribuer à des changements à partir des potentialités observées et valorisées en étant là, à ses côtés, en l'aidant par une réappropriation de sa parole et de ses actes. Lui permettre enfin d’aller vers un ailleurs créateur d’avenir, de projets et de nouveaux plaisirs.

Car, selon moi, « être là » est le véritable « aller vers ». Plus immobile, plus sobre, plus vrai et surtout moins intrusif. Une posture somme toute un peu désuète dans une société dite moderne qui s'assimile au mouvement permanent comme pour se rassurer face à la crainte de l'effondrement. Alors on bouge, on va, on s'agite.

Mais ça, c'est un autre sujet que je confie à vos pensées aiguisées...

 

Sollicitude, bienveillance, empathie, compassion, éthique...rien n'est inné, tout peut être acquis. Un possible non menaçant que l'institution autorise et favorise en permettant à ce temps d'exister.

 

Je terminerai ce bref écrit avec R. Barthes qui disait ceci : « Institutionnaliser quelque chose, c'est structurer un espace pour permettre à la temporalité de se déployer ».

Enfin du temps long où l’on pourra envisager sereinement ce fameux « y a plus cas…clinique »…

 

Olivier Wagner, Psychologue Clinicien, Psychothérapeute.

Association Frédéric Sévène.

Mai 2022

                                                                                  

 

 


« Retours vers... le plus que présent » ou The Virtual Clinic Wall*


Le virus nous regarde pendant que nous nous regardons par écrans interposés...   

Il s’est installé dans un premier temps comme un hôte non identifié dans des contrées lointaines, il y a une année, inoffensif en apparence puis très vite il s’est imposé et a pris une allure douteuse.

Suivant les chemins de la mondialisation, il a emprunté comme chacun et tranquillement ces nouvelles routes non pas de la soie mais de l’ « entre-soi » des pays riches et émergents par différents moyens de locomotion et est arrivé jusqu’à nous sans être trop inquiété malgré son absence de passeport. Il s’est nourri de nous, nous a isolé puis, rapidement, il a fait son lit dans nos doutes, nos peurs, nos colères et surtout, nos ignorances.

Il est aujourd’hui une véritable star des médias et un enseignant infatigable de nos vies ne se privant pas de mettre l’accent sur la vulnérabilité que contient l'utopique «faire société» tout en interpellant le politique dans sa quête de pouvoir et de certitudes.

Le néo-libéralisme, aujourd’hui bien installé dans le maillage de nos vies, qui prône la technocratie et les neurosciences dans un souci plus ou moins dissimulé de réduire l’Être à la performance, frissonne enfin mais sans toutefois fléchir tout à fait devant la situation pandémique qui pourrait bien redonner toutes ses lettres de noblesse à l’éthique, au sens premier de l’existence.

 

C’est ainsi que le pouvoir médical, du haut de ses fragiles connaissances, est descendu de son piédestal avec une humilité enfin avouée par la plupart de ses représentants pendant que d’autres s’accrochaient encore à leurs ambitions et leurs arrogances affichées qui interrogent la sincérité de leur dévouement à autrui et doivent faire frémir Hippocrate et son serment.

Et soudain, la science est devenue incertaine, retenue, prudente, falsifiable à l’instant où chacun interrogeait ces mêmes esprits scientifiques dans une attente fébrile non satisfaite. Elle s’est trouvée ainsi reléguée au rang de panser pendant que chacun tentait de penser avec inquiétude un présent effeuillé de son inséparable acolyte... le futur. Ils redevenaient des gens parmi les autres.

Dans le même temps, et bien que désargentée voire négligée, la Recherche, par son approche dynamique où doutes et connaissances se côtoient habilement, tentait de répondre au mieux à toutes ces questions pressantes et trouvait enfin la place qu’elle mérite. C’est à elle que l’on s’en remet aujourd'hui encore...

Discordance des temps, rencontres improbables entre points de vues économiques, politiques et scientifiques, les avis fusaient de toute part rythmant ainsi nos matinées radiophoniques ou télévisées sur des chaînes d’infos en continue dans un mouvement frénétique, bien orchestré et, disons le, quelque peu voyeuriste.

Les morts s’égrenaient dans un décompte étrange, leur monument funéraire se résumait à un bandeau qui défilait sur le bas de l’écran, une rue puis un quartier puis un village entier venait de  disparaître de la carte.

 

Et soudain, c'est le temps de l'ordre sanitaire... confinement.

Avec lui, on change de forfait. De l'illimité, comme nouveau curseur temporel et illusoire de nos vies, on revient au bon vieux forfait limité d'antan avec lequel il va falloir composer dans ces retrouvailles forcées et quitter un confinement bien connu de tous, celui de l'Avoir sur l'Etre...

Le temps des excès, des besoins à satisfaire déclinés dans un langage saturé de «gavé», «trop», ou de l'incontournable «j'ai tout donné» se conjugue enfin avec modération.

Alors, donnons tout oui, mais à l'humilité et à la nuance comme les curseurs d'une vie à venir.

C'est ainsi que nous avons regagné nos pénates sur des injonctions présidentielles graves et monocordes, nous avons fait des provisions parfois absurdes dictées par des angoisses plus ou moins enfouies, nous avons allumé nos ordis, rempli des attestations et bien sûr, fait chauffer les réseaux sociaux.

Enfin, nous avons mesuré le périmètre « promenable » autour de nous comme le faisaient certains peuples primitifs qui cantonnaient leurs existences à un espace connu et délimité sur recommandations des Sages car, au-delà de la montagne sacrée ou d’inquiétantes étendues environnantes, les esprits malins rôdaient…

Nos mouvements et déplacements se sont donc réduits  à des portions congrues, l’activité économique était interrompue mais très vite soutenue par l’entrée en scène de la Corne d'Abondance que l'on croyait tarie sous les traits du désormais célèbre «quoi qu'il en coûte» signifiant dans le même temps le retour de l'état providence en anticipation à nos manques à venir.

Et pendant ce temps incertain, la nature poursuivait sa marche en avant sereinement et prenait place là où elle avait été remerciée par une ère industrielle un peu trop conquérante. Sous un ciel à nouveau limpide, des drones nous faisaient découvrir des villes portées disparues sous une inquiétante pollution tandis que les citadins de ces mêmes villes découvraient, eux, un ciel immaculé ou, la nuit tombée, le Pierrot Lunaire au dessus de leurs têtes !

 

C’est donc dans ce ballet improvisé que les chasseurs/cueilleurs sont rentrés chez eux.

Homo Erectus devenu Sapiens s’est replié douloureusement sur lui dans l’attente d’être rassuré et déconfiné ! 

Edgar Morin ajoutera le terme d’Homo Demens, qualificatif osé mais tellement adapté aux comportements isolés de certains et à ceux d’une collectivité parfois absurde marquée par un individualisme de plus en plus pesant.

 

Un «aller vers» que nous avions entendu dans un précédent écrit comme LE mot d'ordre incontournable de la prévention spécialisée et qui devenait un véritable « retour vers » le domicile !

 

C'est ainsi que nous nous sommes assis, quasi figés et que nous avons accompli cet « aller vers inversé » vers des liens obligés par écrans interposés où des mosaïques de visages tentaient de restituer tant bien que mal cette nouvelle configuration d'équipe distanciée, l’illusion d'être ensemble dans un présent mal identifié.

Il en a été ainsi pour ma mission de clinicien qui s'est poursuivie dans ce nouveau format auprès d'une équipe éducative que j'ai retrouvée (et retrouve encore) chaque semaine et qui s'est engagée sans retenue. Présents et pourtant lointains, à nous de jongler désormais avec de nouvelles unités de lieux, de temps et des affects qui vivent en direct l'épreuve de la dissonance possible.

Le bateau tangue mais ne coule pas, les retrouvailles hebdomadaires sont par moment teintées de lassitude qui ne vient toutefois pas à bout de l'engagement sans faille de l'ensemble de l'équipe.

 

Enfin, un « aller vers » un peu particulier, certes, mais éclairant sur la confiance accordée à cette équipe et à votre serviteur par le Directeur de l'Association qui a favorisé et permis

l'accomplissement de ce travail sans aucune ingérence ni surveillance des salariés. Une confiance et une bienveillance qui n'ont pas fléchi depuis un an déjà, se poursuit au moment de ces quelques lignes et met à jour des liens qui, je le souhaite, perdureront et apporteront toute la quiétude et le liant nécessaires à ces missions éducatives souvent complexes dès nos libertés retrouvées.

 

Mais qu'en est-il de ce télétravail, de ces visios, de ces relations en distancielle dont le terme désormais consacré ressemble plus à un oxymore qu'à un projet de vie !

Un mot très rapide à ce sujet : il a été demandé par les autorités en place et par bon nombre de médias (plus ou moins légitimes) que chacun respecte la « distanciation sociale ». Que nenni, aberration absolue, contre-sens total alors que le destin funeste du virus et de sa propagation se contentent d'une simple mais efficace « distanciation physique ». Maladresse, signifiant mal choisi qui mettrait en péril, dans son application stricto sensu, l' Humain fait de cette dimension sociale contenue intrinsèquement dans l’ADN de notre identité car, faut-il le rappeler, l'homme n'est pas auto-suffisant narcissiquement et se nourrit dans le regard de l'Autre.

 

Revenons à nos moutons ou plutôt...à nos écrans.

 

Les réunions en visio ont, me semble-t-il, donné une intensité particulière au temps présent que j’ai pris la liberté de baptiser le « plus que présent ». Il est là et se manifeste parfois de façon très simple, d'autres fois plus insidieusement, plus intensément. C'est ce que nous allons essayer de voir.

 

Il a pris place dans nos foyers tapissés de nos écrans et a donné un rythme singulier à notre intimité lors des appels sonores émis par nos ordinateurs ou nos téléphones signifiant le début de la réunion.

Le signal du temps a surgi, un peu comme le lapin blanc muni de son réveil que Alice va suivre aveuglément jusqu’à lui faire quitter la réalité en franchissant le miroir dans, vous l'avez bien sûr deviné : « Alice au pays des merveilles ».

Ce temps présent est pour nous aussi un franchissement, la rencontre avec une autre réalité qui a abrasé les lieux témoins de nos réunions passées, mis en suspend les liens physiques et le café fumant qui accompagnait des pauses dédiées au «off», proposé une dialectique appauvrie de toute considération philosophique et humanisante.

Une réalité derrière des miroirs connectés qui se décline maintenant sous les formats Team's, Skype, Zoom et autres supports en donnant parfois une allure de miroir déformant à ces réunions lors de connections instables illustrées par des flous, des phrases interrompues, des visages figés et sans parole un peu comme des captures de nous qui nous invitent à voir ce que nous pouvons être aussi. Imparfaits, arrêtés, absents malgré les apparences...

La possibilité d'une vie en quête de fluidité dans ces mises en scène hebdomadaires et ces arrêts sur image qui mobilisent alors nos capacités adaptatives comme des conditions indispensables pour saisir et vivre au mieux ces instants troublés qui alimentent une partie de notre quotidien.

 

La singularité de ce temps hypertrophié contraignant est que ces échanges virtuels suggèrent l'efficacité, le rendement et renforcent l'immédiateté de nos existences.

 

En effet, le télétravail dans sa configuration actuelle, met à jour un aspect qui n'est pas sans conséquence sur nos fatigues ressenties, notre lassitude et nos équilibres psychiques.

Car, avec ce nouvel objet médian, il s'agit bien là d'une invitation à la performance contenue dans ce temps augmenté (référence à l'homme augmenté) qui sollicite chacun dans ses capacités d'attention, de concentration lors des échanges qui imposent une exactitude des propos et donc, de l'exigence.

Le cognitif l'emporte désormais sur l'affect. Privé de la dimension non verbale du discours, le locuteur est alors sous les regards croisés des participants, il est mis en demeure d'être à la fois précis et concis s'il ne veut pas perdre l'attention de ses auditeurs et conserver à leurs yeux une certaine crédibilité.

Quant à la place donnée à la dimension séductrice et subjective du récit, elle restera elle aussi confinée dans ce nouveau cadre strict et sans concession dédié à chaque intervenant.

Enfin, on peut observer qu'il y a avec ce support un réajustement obligé des places des participants  par une technologie imposée qui fait avorter de fait toutes velléités de hiérarchiser l'espace par des places attitrées rassurantes ou stratégiques dans un souci de confort personnel qui ne peut plus s’exercer en visio. A chacun une case et, c'est parti...

C'est pour toutes ces raisons aussi que le télétravail peut être vécu comme un support éprouvant dans la mesure où il sollicite des zones du cerveau hyper stimulées qui font d'ailleurs le bonheur des chercheurs en neurosciences soucieux de les localiser et, peut-être, de trouver enfin le Graal des temps modernes, les secrets du cognitif.

 

Faisant fi de cette conquête du Graal, et à propos du présent, Jean d' Ormesson écrivait: « le présent est un filet invisible sans odeur et sans masque qui nous enveloppe de partout. Il n'a ni apparence ni existence et nous n'en sortons jamais. Nous en sommes prisonniers ».

 

Un des effets observés de ce dispositif dans notre clinique hebdomadaire est que les situations individuelles abordées lors de ces réunions « made in Covid » prennent de plus en plus la forme de pensées généralistes et d'observations plus globales de la vie dans les quartiers.

A ce sujet, de nouvelles demandes se sont récemment manifestées, non pas celles formulées par les jeunes rencontrés comme on pourrait le penser mais, plus inattendues, par des tutelles inquiètes qui interpellent les acteurs de terrain sous forme de questionnaires en quête de réponses éducatives face aux rixes entre bandes rivales. Mais voilà, une fois de plus, c'est une réponse simple, rapide et précise qui est demandée face à des phénomènes actuels que les sociologues observent depuis la nuit des temps et qui ne peuvent être élaborés qu'au fil d'une pensée complexe tant ce qui se passe est multifactoriel.

S'il s'agit de formuler une réponse prudente et nuancée alors, elle prend le risque d'être non recevable, inutile voire insolente. Observation transposable dans moult strates de notre société...

 

Si ce télétravail peut être envisagé comme un « booster » du temps présent ou encore devenir un véritable terrain de jeu pour les aficionados du cognitif fondant sur nos méninges confinées, il peut aussi être analysé sous un autre angle que j'ai cru percevoir au cours de mon travail hebdomadaire réalisé avec l'équipe éducative de Talence mais également avec d’autres équipes que j'accompagne.

En effet, il me semble que ces réunions en visio fonctionnent un peu comme un exhausteur de goût ou encore comme un bain révélateur, celui que l'on utilisait dans le développement des photos argentiques.

L'épreuve est en apparence d’un blanc immaculé jusqu'au moment où le photographe va la tremper dans le bac révélateur et fera apparaître la photo qui existait déjà mais non encore visible à l'oeil nu.

C'est exactement à cela que je fais allusion en voyant apparaître ce mur d'images sur mon écran encore neutre qui pourrait symboliser ce bain révélateur de la nature des liens d'avant. Mais, quid de cette métaphore ?

Sans doute que si ces liens existaient déjà, si les personnes faisaient équipe et étaient authentiques dans leurs engagements sur le terrain, c'est tout ceci que l'on retrouve chaque semaine. Le dispositif est en place, tous les participants sont ponctuels au rendez-vous, le matériel et les réglages sont opérationnels, pas de faux fuyants, la visio peut commencer.

Et c'est le cas avec l'ensemble de cette équipe, un ressenti agréable qui rend supportable ce qui pourrait ne pas l'être. C'est important pour moi de partager cela avec vous.

Je passerai rapidement sur un autre franchissement, celui des frontières entre dedans et dehors, entre vie professionnelle et privée, un voyage imposé auprès de nos intimités pour partie révélées par un intra-muros qui met à jour des arrières plans personnalisés tels que le comptoir bien rangé...ou pas... de la cuisine décor de la vidéo, un extérieur boisé donnant des envies d'évasion voire de légitimes jalousies, une bibliothèque, des photos ou gravures énigmatiques, et parfois, un chat qui passe sans se soucier de ce qui fait pour un instant son heure de gloire, son télé à chat !

 

Si ce dispositif imparfait a tout de même le mérite d'exister et a permis que nous poursuivions nos réunions, je ne résiste pas à l'envie de partager avec vous une trouvaille bien dans l’air du temps que j'ai faite récemment (un peu sidéré je dois dire). J'ai lu qu'une firme de cosmétiques s'était acoquinée avec un site pour proposer aux utilisatrices du télétravail un maquillage virtuel, une sorte de filtre qui donne l'illusion instantanément d'être prête et parfaite pour affronter à la fois son image et les regards croisés des participants . Une apparition à la Lady Gaga en trompe-l'oeil avec la mise en demeure tout de même d'être plus Lady que Gaga!

Il n'en n'est rien de ces pratiques dans nos réunions, je vous rassure.

Bon, pardonnez-moi cette petite « gagatisation » cosmétique mais avec toutes les frustrations que je vis, je n'ai plus de filtre moi non plus !!!

Assurément, un confinement qui nous offre aussi quelques distractions...

 

Je voudrais terminer cet écrit déjà bien long en élargissant cette réflexion sur le travail en visio en levant la tête de mon écran et en regardant vers les étoiles.

Un point de vue assurément moins technique, presque poétique et, si j'osais, un peu plus métaphysique dans son intention de relier intimement nos destins communs au mouvement permanent qui nous anime à l'instant où le confinement nous suggère une posture contre nature, l'immobilité.

Car si le mouvement c'est la vie, l'après mais aussi la grâce, qu'en est-t-il de cette immobilité ?...

Et pour illustrer cela, qui mieux que Nicoletta qui chantait : « Ma vie est un manège ». Explication...

Si, comme nous l'avons vu, nous sommes assignés à résidence derrière nos écrans dans un temps augmenté, limités dans nos déplacements par le couvre-feu, il n'en demeure pas moins que le théâtre de nos existences mêmes confinées se joue dans un mouvement perpétuel et qui s'affranchit avec aisance de ce nouvel ordre sanitaire. Sauf, peut-être, en bons latins que nous sommes, de nos mouvements...d'humeur !

En effet, et pour rappel, nous, terriens, avons longtemps pensé que la terre était le centre de l'univers, qu'elle trônait immobile et que tout tournait autour d'elle, de nos égos en somme.

Jusqu'à ce qu’un certain Copernic puis Galilée passent par là, révolutionnent l'ordre établi avec leur théorie de l'héliocentrisme, bousculent la voûte céleste dont la religion s'était emparée et...patatras !

Après eux, la science n'a cessé d'évoluer nous apprenant avec précision que nous vivons dans un espace dynamique constant mis en lumière par des découvertes de la physique telles que la théorie de la relativité puis la physique quantique et plus récemment, la cosmographie qui nous révèle l'existence de galaxies infinies dont celle de notre système solaire qui a une vitesse de rotation de 630 kms à la seconde.

En résumé : la terre tourne sur son axe tout en tournant autour du soleil pris lui-même dans un mouvement permanent...etc..etc...

C'est un peu comme si nous étions installés sur un manège à plusieurs rotations quand soudain l'animateur ordonne à ses passagers l'immobilité immédiate. Un véritable parc d'attraction terrestre !

 

Et c'est sur ce même manège où il n'a pourtant pas été convié, que le virus a pris place lui aussi ajoutant un autre mouvement, celui des « mouvements de masse ». Une invitation faite à chacune et chacun sans distinction à monter massivement sur un nouveau manège, celui de la prévention et de la vaccination afin d'assurer la pérennité voire la survie du groupe, du « vivre ensemble » dont, il faut espérer, nous prendrons enfin conscience.

Une sorte de « virus inclusif » oserais-je dire...

 

Alors, lorsque l'on est stoppé net dans nos élans, lorsque notre libre circulation se réduit dans le temps et dans l'espace, lorsque l'on intègre ce bal masqué sans orchestre, comment ne pas ressentir un léger mal-être, un vacillement, un ressenti désagréable qui ne serait peut être pas dû uniquement à la seule injonction gouvernementale jugée trop injuste mais à un autre vertige. Cette immobilité tourbillonnante, ce polaroïd de nos vies, que nous révèlent-ils de notre condition, de notre arrogance devant la nature, de notre individualisme assuré, de nos consommations excessives comme des confinements avérés qui rythment déjà nos vies depuis belle lurette ?

Vaste question qui suggère déjà un regard sur un avenir espéré, un prochain texte peut-être ?...

 

Mais aujourd'hui, que nous reste-il vraiment pour faire le pas de côté nécessaire afin de donner un sens à nos existences, au sentiment de liberté retrouvée ?...

Peut-être des confinements libérateurs tels que la lecture, le rêve, l'imaginaire ?...

 

 « lire, c'est pouvoir vivre mille vies » écrivait Umberto Eco.

 

Car chacune de ces invitations possède cette vertu de nous transporter loin et sans autorisation à signer, de nous proposer des voyages intergalactiques flamboyants ou parfois des randonnées plus hasardeuses au fil de nos pensées dans les ruelles sombres et escarpées de notre refoulement, emprunter des voies sans issue ou des voix détonantes de l’inconscient.

Ainsi, on peut danser à la cour de Versailles ou virevolter sur un tapis volant, être un autre, plus rien ne peut nous empêcher d'accomplir cet « aller vers » sans frontière et de franchir les murs les plus épais de nos inquiétudes.

 

Tous confinés à réfléchir à notre vulnérabilité collective, à notre individualité déplacée, ou attendre incrédules des solutions miracles pendant que la nature poursuit sa route tranquillement en nous rappelant que l'homme n'est pas et ne sera jamais le centre de l'univers.

 

Einstein in Sa vie, Son œuvre écrivait: « la nature cache ses secrets par sa supériorité intrinsèque, mais non par ruse ».

 

...La nature nous regarde pendant que nous nous regardons par inquiétudes interposées.

                                                    

Olivier Wagner, Psychologue Clinicien, Psychothérapeute.

Association Frédéric Sévène.

Avril 2021

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Mur Clinique Virtuel


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